Acédie sans glamour, Neurasthorama

, par Violette Villard

Force est de constater que Nocturama souffre d’une gaucherie patente et d’une vraie maladresse au regard de ce qu’il prétend précisément montrer : le pur geste !

Dois-je préciser que je suis pro-bonellienne et que j’ai été naguère membre d’un jury jusqu’à défendre son Saint Laurent qu’une majorité vilipendait par ennui, pudibonderie, snobisme et peur du glauque. 

Où est passée cette manière somptueuse d’habiter le temps du plan et la durée de sa mise en scène ? Où est passée cette façon si troublante de chorégraphier la déliquescence et de nous proposer une écriture scintillante de la ruine ? Où est passé l’ADN Bonello, l’irrigation si entêtante qu’il pouvait donner à n’importe quelle image de Tiresia, la qualité d’une relation à l’obsession ?
Où est passée l’incroyable matérialité et persistance des timbres de ses acteurs, que ce soient — pour ne citer qu’eux — les voix du trop discret Laurent Lucas, de l’immense Lou Castel ou du langoureux inemployé Gaspard Ulliel ?

Dans Nocturama tout cela a passé, en s’évanouissant, ou plutôt c’est là, puisqu’irréfutablement Bonello est un auteur et un auteur ne peut capituler sur son style. On ne peut donc pas lui reprocher de ne pas faire du Bonello, il en fait. Mais comme disparu de la vitalité de ce style. Comme quelqu’un qui continue d’être ce qu’il fait, mais qui ne fabrique pas sa tension à être. Qui ne conquiert pas son possible. Quelqu’un qui déjà se re-pose. Pour ne nous offrir que la signature d’une obsession exsangue : le temps, les vestiges, les lieux-clos, livrés au désœuvrement non pas de l’acte fou de son sujet, mais au désœuvrement du film lui-même. Le projet lit-on dans les interviews est né il y a longtemps avant le Saint Laurent, bien avant tout croisement d’actualité stupéfiante. Et justement le projet aurait dû bouger de s’être ancré si tôt dans l’os d’une rage, dans l’imminence d’un trait d’époque à énoncer. Il eût fallu peut-être que quelqu’un dise à Bonello : « Avec l’assise qui est la tienne, prends ta feuille A4 et tes envies de film-punk et viens à Garges-lès-Gonessses, filme les jeunes-là, sans intention, filme-les dans leur crue, suis leur pâleur nerveuse, propose leur tes obsessions depuis leur site. Avance dans cette musculature déprise et monte ensuite tes images d’attentats. »

Ce dernier opus de n’être pas tenté par ce nerf-réel ou ce réel nerf, nous laisse aussi vacants que le sont ces plans où rien de la maestria d’un Alan Clarke ou d’un Gus Van Sant n’est même reproduit. La mimesis s’arrête au romantisme du trait et c’est ce que filme Bonello peut-être : des idées de silhouettes, des mannequins mais avec le piètre parti-pris d’avoir fait un choix d’acteurs inepte. Qui a envie de regarder ces jeunes gens pendant 2h10 se regarder dans des miroirs et ne pas savoir comment marcher, bouger, occuper l’espace ? Car c’est cela le fiasco de Nocturama : avoir fait le choix d’un casting castré de jeunes gens sans mémoire et sans savoir de ce que la ride du geste peut signifier. C’eût pu être intéressant et même puissant — et somme toute assez performatif : choisir des jeunes amateurs pour filmer l’absurdité d’un geste sans motif autre que l’absence de motif. Il eût fallu pour cela ne pas voir l’affligeante asthénie de chacun à évoluer, c’est-à-dire ici la platitude de chacun à marcher dans une première partie, conçue tel un acting, à la facture Carpenter version Assaut, avec chronométrage du temps et pénibles regards échangés lourdement entre les uns et les autres dans un montage non moins balourd et ostentatoire qui nous alerte sur l’insignifiance et la bêtise de chacun.

Filmer justement l’idiotie comme motif de fascination terroriste pour des jeunes en déshérence, c’est précisément la ligne d’un Philippe Faucon dans La Désintégration et là c’est pertinent, ça l’est parce que l’idiotie mise en scène est sous-tendue par la nécessité d’un bris. Faucon veut encore dénoncer, résister. Du moins ne se pause-t-il pas, il hausse. 
Bonello dans Nocturama nous offre un film qui fait la sieste de la résistance (pourquoi pas !) et trouve une complétion suffisante dans ce moment de réplétion : la digestion de ce qui n’a pas vraiment eu lieu. Car finalement à quoi assiste-t-on ?

Que se passe-t-il dans Nocturama qui fait que ça ne passe pas ! D’abord ces corps, ces visages dont on n’a rien à faire. Ils marchent mal (quand on entend que Bonello les a fait répéter pour donner ce qu’ils font dans le film, c’est un comble, sachant de surcroît le nombre d’acteurs inemployés et d’intermittents sur le carreau) ; surtout manquent à ces jeunes acteurs l’histoire d’un regard, un désir d’archive, une passion qui les capte. Qu’on les ait déjà vus, qu’on veuille les revoir, s’attarder sur eux, vivre avec eux cette débâcle. Contempler le temps d’un film — non séduisant par ailleurs dans ses enjeux — les allées et venues et puis par après les arrêts ennuis et vides d’un groupe de jeunes, suppose soit des acteurs hors-pair, soit des visages qui nous rappellent des affects antécédents, des visages qui nous inscrivent quelque part. Dans l’irradiation active d’un passé glamour. Puisque de Glamorama du sieur Breat à Nocturama il n’y a qu’Hollywood qui irait comme un gant à Bonello si de judicieuses étoiles lui proposaient le running (production-scénario-écritures) de séries HBO

Sinon c’est la mort de l’imaginaire qui vient dribbler sur du vain. C’est d’ailleurs surprenant que Bonello si cinéphile lui-même ne cède pas à cette mode du visage déjà-vu, du visage qui rappelle forcément la Sandrine Bonnaire d’À nos amours ou quelque autre Isabelle Adjani, combien de fois assiste-t-on à cela dans le cinéma contemporain qui nous empêche de jouir pleinement d’un visage neuf tant il rappelle des mimiques d’autres, d’une manière qui n’a rien de fortuit mais rejoint un principe mimétique de production et d’identification aux acteurs qui ont marqué nos mémoires. En brisant ces généalogies cartographiées d’avance et offrant ces visages au blanc, peut-être Bonello opère-t-il là le seul défi du film !

Sinon on a envie de secouer le plan et de lui dire : « Sois un peu plus nerveux, va bosser, prend l’escalier, fais un saut périlleux, danse avec les peaux, amuse- toi radicalement, tente quelque chose sur cette vacuité. » 

Nocturama esquisse bien sûr cette danse mais sans y croire et surtout sans même y être selon la même évanescence qui rend à la longue le film obsolète. « Aidez-moi », exhale le dernier survivant avant d’être abattu sans états d’âme ni sommation. Sans doute peut-on espérer que Bonello retrouve une sommation qui exige de lui davantage d’efforts et de nécessité. En anglais, on dit : stamina 

Violette Villard

Nocturama
Un film réalisé par Bertrand Bonello
Actuellement dans les salles

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Référence pour citer l'article : Violette Villard, « Acédie sans glamour, Neurasthorama », L'Airétiq [en ligne] (20 septembre 2016), http://www.lairetiq.fr/Acedie-sans-glamour-Neurasthorama (page consultée le 22 octobre 2017)