Le point d’interrogation grec :
une interrogation sur sa fonction sociale d’échange

, par Antria Sofokleous, Hervé Hubert

L’écriture est non seulement le transfert de la parole, du verbe, vers un support où des signes vont être visualisés ou touchés, mais aussi un monde de communication particulier, un code spécial qui tente par des symboles de transmettre des expressions qui viennent du corps : la tonalité polysémique de la voix, la langue gestuelle, les contractions du visage et bien sûr de la parole elle-même. Ces symboles ont une valeur sociale. À la différence de l’animal, pour l’être humain « tout veut dire », la parole fait signification sociale. Parler, communiquer, permet de souligner pour un être humain sa différence vis-à-vis d’un autre, et a pour fonction de tenter de partager avec cet autre des pensées, des émotions et des souvenirs. Cela concerne donc les fonctions opposées de séparation, de coupure avec les autres par l’expression d’une différence d’un côté, et les fonctions de copule et d’union avec les autres de l’autre côté. Le transfert de la parole vers l’écrit a également ces fonctions.

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Stèle de Mesha (env. 840 av. J.-C.)
Musée du Louvre,
Département des Antiquités orientales

Nous nous limiterons, dans ce court article, à proposer un début de réflexion en vue de travailler sur la fabrique du langage écrit et plus précisément de la fonction du point d’interrogation grec. Nous assortirons cette étude d’un point de vue historique qui pourrait constituer l’amorce d’un renouvellement du concept de symbolique.

La ponctuation interroge la question de la continuité. En effet, en ce qui concerne les anciennes inscriptions grecques et latines, la ponctuation était absente, le script était donc continu (scriptio continua) et en majuscules [1].

D’un point de vue historique, il est à noter que les premiers signes de ponctuation ont été trouvés en Jordanie dans une inscription datant d’environ 840 avant J.-C. Il s’agit d’une colonne moabite qui indique les exploits miraculeux du roi des Moabites. L’inscription, excellent exemple de l’écriture sémitique et syllabique de l’âge du fer, est actuellement conservée au musée du Louvre à Paris. En Grèce antique, il est à noter que le développement de la parole légale à fonction juridique, ainsi que le développement de la démocratie athénienne ont promu la fonction de la parole au détriment de la culture écrite. Les problèmes civiques et juridiques étaient réglés par la parole avec une mise en avant de la rhétorique.

Un changement s’est produit au Ve siècle avant notre ère. Il est intéressant de noter que ce changement est venu avec le pouvoir donné à la fonction théâtrale en Grèce antique. Dans le théâtre antique et plus précisément dans l’enseignement des œuvres dramatiques, les acteurs ont perçu la nécessité de savoir quand exactement ils feraient la pause et quand ils changeraient la tonalité de leur voix. Dans ce contexte, Aristophane et Euripide ont adopté un système de symboles spécifique pour déterminer la période de fermeture. Plus précisément, le « point d’en haut » (˙) (stigmḕ teleía) a été utilisé pour marquer la fin de la phrase, le « point médian » (·) (stigmḕ mésē) pour délimiter une plus petite portion des motifs (du kôlon), et le « point d’en bas » (.) (hypostigmḗ), pour avertir que suit un point d’en haut (l’hypostigmi est comme le komma) : il est le signe avant-coureur du point. Aristophane de Byzance, Zénodote et Aristarque de Samothrace ont travaillé aussi pour appliquer des tons et des spiritueux, pour séparer les types d’homographie et pour ajouter de nouveaux signes de la ponctuation.

Pour clore trop rapidement sans doute ces notes historiques, il est bien sûr important de signaler que le développement de la presse d’imprimerie au XVe siècle a été aussi une période fondamentale pour le développement des signes de ponctuation, notamment la virgule [2].

En ce qui concerne le point d’interrogation grec, il n’apparaît qu’au IXe siècle. Ce signe de ponctuation grec, en forme de point-virgule [ ;], correspond au point-virgule latin. Le point d’interrogation latin [?] n’existe pas en grec. En ce qui concerne son origine on prétend que le point d’interrogation latin viendrait de l’abréviation qo du latin quaestio qui signifie « question ». Le « q » minuscule était écrit au-dessus du « o » minuscule et se transforma progressivement en point d’interrogation moderne [?]. Toutefois, cette hypothèse n’est prise au sérieux actuellement par aucun paléographe. Selon une autre hypothèse qui met la fonction de l’écrit en rapport avec l’expression du corps, le point d’interrogation latin ressemble à l’origine à un point qui symbolise la fin de la phrase et à un trait zigzaguant et dardant vers la droite, qui figure le mouvement ascendant de la voix [3].

Il est intéressant de voir aussi plus précisément ce que peut signifier le point d’interrogation grec dans sa fonction sociale d’échange. Ce signe se compose par un point et une virgule. Dans ce contexte, le point est utilisé pour mettre fin à une phrase qui a tout son sens. À ce stade, notre voix s’arrête brièvement. Après le point commence une autre période, quelque chose de nouveau. Le point donc peut symboliser la fin, quelque chose qui est clair et qui indique qu’il faut terminer. De plus, le point n’est plus un signe de ponctuation qui finit une phrase, mais un marqueur expressif particulier [4].

La virgule quant à elle est un signe polyvalent et multi-fonctionnel. C’est le signe d’explication. Ses fonctions dépendent du contexte. Sa présence ou son absence peuvent changer le sens d’un énoncé. La virgule donne l’idée de la continuation : on attend quelque chose après elle. En langue grecque, komma signifie la virgule et étymologiquement komma est cela qui est coupé ou qui vient couper. En musicologie, un comma est un intervalle très faible entre deux notes et en métrologie un comma est un écart très faible de valeurs absolues attribuées à une unité de mesure.

Alors, que peut être la fonction sociale d’échange du point d’interrogation grec ? Une première hypothèse pourrait être formulée du côté d’une fonction symbolique. Mais du symbole au langage il y a un pas : le symbole est en continuité avec le langage, il se transforme en langage. Dans un premier temps, le point-virgule grec signale l’incertitude et l’inconnu. On a une question et on va chercher la réponse pour donner une solution. La question permet un échange avec l’autre, une interaction qui va ouvrir la porte pour faire entrer l’inconscient. Dans une deuxième temps, le point d’interrogation grec symbolise la réponse en donnant deux directions : celui du point qui symbolise une réponse claire et finale et celle de la virgule qui donne l’impression de la continuité.

Pour mieux comprendre la fonction symbolique du point d’interrogation grec nous faisons la supposition que nous pouvons utiliser l’exemple paradigmatique de la question transidentitaire. La transidentité porte un paradigme quant à la question humaine : à partir du fait transidentitaire, il peut en être dit dans ce qui peut servir à expliquer les questions humaines. La valeur qui fonctionne habituellement par le fait que l’attribution du genre est produite anatomiquement et biologiquement par la présence d’un organe sur le corps, ne fonctionne pas. La logique transidentitaire est paradigmatique du fonctionnement humain en général quant à l’attribution de la sexuation, mais au-delà quant au fonctionnement humain lié au transfert social fabriqué de suppositions et d’attributions. Il convient de souligner comment cet abord de la psychanalyse à partir d’une autre base — la base sociale — renverse la proposition psychanalytique habituelle où les personnes trans pâtiraient d’un défaut (de symbolisation, de fonction phallique, etc.). Ici au contraire les personnes trans apprennent sur ce qu’il y a de commun chez les humains et qui n’était pas su comme tel.

Le point d’interrogation pourrait-il apprendre de la problématique transidentitaire et s’entrecroiser avec elle ? La problématique transidentitaire n’est ni binaire ni univoque. Elle est composée de situations très variées qui se modifient pour une même personne dans le temps avec des formulations différentes des questions identitaires. Certaines personnes peuvent choisir une réponse utilisant la direction du point, c’est-à-dire donnant une réponse déterminée « je suis un homme » (ou une femme) ». D’autres personnes choisissent une réponse utilisant la direction de la virgule « je suis un homme dans ma tête mais... » Enfin, il y a des personnes qui se trouvent entre les deux, point et virgule, donnant une réponse du type « je ne sais pas si je veux être un homme ou une femme ». Ces derniers restent un moment plus ou moins long dans un point d’interrogation avant que l’évidence ne devienne claire. La réponse est dans la formulation de la question indiquait Marx. Dans la construction de la formulation, le point d’interrogation grec viendrait signaler la contradiction, l’ambiguïté — ce qui pousse d’un côté, ce qui pousse de l’autre —, et ses réponses : faire cesser, couper d’un côté, continuer de l’autre. Cela concerne donc la problématique humaine : quelle valeur portée dans le transfert va cesser de fonctionner et quelle valeur va continuer de fonctionner dans ce transfert ?

Si peut être ainsi travaillée la fonction symbolique du point d’interrogation grec, il convient de voir à travers l’analyse que nous avons faite que c’est plutôt du côté du signe, et de la question « de quoi fait-il signe ? » qu’il convient de s’orienter à partir de ce qu’il transmet : sa fonction concrète sociale d’échange dans les poussées contradictoires.

Antria Sofokleous
Hervé Hubert

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Référence pour citer l'article : Antria Sofokleous, Hervé Hubert, «  Le point d’interrogation grec :
une interrogation sur sa fonction sociale d’échange », L'Airétiq [en ligne] (5 juillet 2017), http://www.lairetiq.fr/Le-point-d-interrogation-grec-une (page consultée le 22 octobre 2017)

Notes

[1Γεωργίου Μπαμπινιώτη [Georgios Babiniotis], Συνοπτική ιστορία της ελληνικής γλώσσας, με εισαγωγή στην ιστορικοσυγκριτική γλωσσολογία, γ’ έκδοση [Une brève histoire de la langue grecque], Αθήνα, Δεκέμβριος 2002 [1998], Ελληνικά Γράμματα, 280 σελ.

[2Voir Houdart, O. et Prioul, S. (2006). L’Art de la ponctuation : le Point, la virgule, et autres signes fort utiles, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Le Goût des mots », 224 p. ; Drillon, J. (1991). Traité de la ponctuation française, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Tel Gallimard Inédit » ; Gassan, M. (2003). La virgule viendrait-elle de l’écriture arabe ?, TU Gboat, Vol. 24.

[3Voir Pedro Uribe Echeverria, « Le point d’interrogation : le sacre de Charlemagne », L’Express [en ligne] (24 juillet 2009).

[4Voir « Terminer ses textos par un point serait une mauvaise idée », L’Express [en ligne] (10 décembre 2015).