De qui ou quoi le pen est-il le nom ?

, par Ivan Chaumeille

La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Paul Éluard

Les médias… c’est-à-dire la télévision, la radio, les journaux et ces sortes de choses épinglent depuis quelque trois décennies ce qu’ils nomment sans malice les dérapages de Jean-Marie Le Pen. On s’étonnera... ou pas... d’apprendre que déraper est un terme de marine qui signifie, en parlant d’une ancre, « quitter prise et dériver ». On dira d’un navire, par exemple, qu’il chasse sur son ancre quand celle-ci est arrachée… Ainsi Jean-Marie Le Pen a souvent dérapé. Entendons qu’il a souvent lâché prise pour se laisser dériver, au point que certains aujourd’hui, dont sa fille dit-on, voudraient qu’il rompît définitivement les amarres et dérivât jusqu’à l’Île-d’Yeu où gît toujours un bien nommé Maréchal de France.

Mais l’Urvater — l’aïeul — pépie encore. Et en allemand dernièrement… Il germanise — non certes pas en pensant à Arthur Schopenhauer, mais à Adolf Hitler qui, dit-il, le lui aurait soufflé —, c’est là son moindre dérapage : Keine Rose ohne Dornen. Point de rose sans épines, donc, lance-t-il à qui veut bien l’entendre. À la flamme tricolore tout droit venue du Mouvement social italien formé après-guerre par Giorgio Almirante et quelques anciens autres fascistes, Marine et ses officiers ont choisi de substituer une rose monochrome qu’ils ont pris soin de débarrasser de ses épines.

PNG - 315.6 ko
The Thorn / L’épine (détail)
Charles West Cope (1866)

De ses pointes... Mais cette manœuvre était insuffisante et les ordonnances de Marine opérèrent ailleurs : il était une autre pointe qu’il fallait araser, une autre cime qu’il fallait élaguer, une autre aiguille qu’il fallait épointer : celle qui se dit en celte penpenn, ou ben, « la tête », « la cime », « le sommet », « la pointe » ! Et le pen donc de disparaître avec les épines. On pourrait multiplier à l’envi les calembours… mais au risque d’émousser la pointe qui nous préoccupe — disons, pour utiliser un mot par Lacan un jour pointé — : le concetto ! La pointe… C’est un autre nom possible du Witz ou du mot d’Esprit. Et ce n’est abus d’afféterie ni de gongorisme. Qu’on se souvienne de Giambattista Marini, un autre italien, du XVIIe celui-là, poète baroque, dit le cavalier Marin ! On a retenu de lui son marinisme : un style précieux caractérisé par un excès de concetti ! un excès de pointes ! Qu’on se souvienne encore qu’il a donné dans son monumental Adone un Elogio alla rosa : un éloge de la rose qu’on donne en exemple pour son abondance de... pointes :

Rosa, riso d’Amor, del Ciel factura,
rosa del sangue mio fatta vermiglia,
pregio del mondo e fregio di nature,
de la Terra e del Sol vergine figlia,
d’ogni ninfa e pastor delizia e cura,
onor de l’odorifera famiglia,
tu tien d’ogni beltà le palme prime,
sovra il vulgo dè fior Donna sublime.

De là à dire qu’il s’agit d’un fagot d’épines et l’on aura retrouvé l’homme revêche et fâcheux dont on ne sait par où le prendre ; le père donc, dont il s’agit de taire le nom. Mais qui fait percée — Commandeur — dans la formule même qui l’éclipse : « au nom du’p… Peuple ! »

PNG - 64.6 ko
« Rose is a rose is a rose is a rose »
© L'Airétiq 2016

Umberto Eco a souvent eu à s’expliquer non seulement du titre de son roman, Le Nom de la rose [1], mais encore de l’hexamètre latin qui l’achève : Stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus (Autrefois il y eut quelque chose nommé rose, il ne nous en reste que le nom). Invariablement, il répondait qu’il s’agit d’un vers tiré du De contemptu mundi (Du mépris du monde) de Bernard de Morlaix, un bénédictin du XIIe siècle : « Nunc ubi Regulus aut ubi Romulus aut ubi Remus ? Stat Roma pristina nomine, nomina nuda tenemus » (« Où est aujourd’hui Regulus et où est Romulus et où est Remus ? Autrefois il y eut quelque chose que l’on nommait « Rome », il ne nous en reste que le nom »). Alors quoi ? Doit-on entendre qu’il y eut autrefois quelqu’un nommé Le Pen, dont le nom même a disparu ? Et qu’à la Rome des vétérans de la république de Salò s’est substitué la rose idéale dont il ne nous reste que le nom dupe… du Peuple ? du… Pardon ? du Père ? On ne s’y trompera pas, le nom reste bien, tacite mais instant, d’être le commun qui fonde la comparaison, l’appariement de la fille du ciel à la fleur flambant neuve : Marine en effet est bleue comme la rose, dont elle dit d’ailleurs qu’elle parle — comme tout être de langage ! Et que dit-elle cette fleur bleue ? L’espoir éternel... « J’ai-ce-père éternellement » dit la rose, qui décidément a bien du mal à s’en passer de ce nom qu’elle prétend ne plus servir.

Ivan Chaumeille

Enregistrer au format PDF
Référence pour citer l'article : Ivan Chaumeille, « De qui ou quoi le pen est-il le nom ? », L'Airétiq [en ligne] (11 décembre 2016), http://www.lairetiq.fr/De-qui-ou-quoi-le-pen-est-il-le-nom (page consultée le 19 novembre 2017)

Notes

[1Umberto Eco, Apostille au Nom de la rose, traduit de l’italien par Myriem Bouzaher, Paris, Le Livre de Poche, 1987, coll. « Biblio Essais ».