Airétiquons

, par Hervé Hubert

Airétiquons !

Pour définir L’Airétiq, partons de l’Air et de l’étique, au hasard de la lecture du Dictionnaire historique de la langue française. Je vais ainsi dans le sillon de mon seul maître en psychiatrie Antonin Artaud qui s’appuyait pour construire un savoir, sur l’histoire des mots, l’étymologie historique et sa contingence.

L’Air vient du grec Aeros « vent » qui a pris avec Montaigne l’emploi d’apparence.
Étique, adjectif, est un emprunt adapté (v. 1256) au bas latin hectitus « habituel », et en médecine « atteint de consomption », lui-même pris au grec hektikos « habituel », « continu », en parlant de la fièvre. Ce mot dérive de hektos « qu’on peut avoir », adjectif verbal de ekhein « avoir », mot d’origine indo-européenne.
En médecine ancienne, étique s’appliquait à un malade atteint de consomption (1538 comme nom), usité dans une fièvre étique ou hectique, avec la graphie étymologique (1548). Par analogie, le mot écrit éthique (1465) puis étique (volailles étique, 1498), signifie « d’une extrême maigreur ». C’est le seul usage courant du mot, qui s’emploie parfois au figuré, dans un contexte abstrait, pour « très pauvre, insuffisant » (1580).

Je retrouve ainsi dans cette contingence, la question de l’apparence et de la médecine : l’apparence, repère fondamental pour toute analyse sérieuse et la médecine qui lorsqu’on l’exerce transforme le rapport à la personne humaine via le langage, l’image et le corps. Apparaître n’est pas Être et l’emploi répété du verbe « Scheinen » par Karl Marx dans Das Kapital ouvre bien une nouvelle topologie dans le transfert de savoir, l’envers et l’endroit : un mouvement autre se déroule sous la surface de l’apparence dévoile Marx, ce que Lacan, ayant Balzac en commun avec Karl sur ce thème, saisira pour la pratique psychanalytique dans une dimension topologique. La médecine, quant à elle, nous apprend, à suivre Georges Canguilhem, que la maladie est avant tout une autre allure de la vie et que le savoir médical est en premier issu des dits malades.

Notre monde en ce début du XXIe siècle est très malade, monde étique atteint de consomption, effet de la consumation fiévreuse d’un système, le capitalisme, qui est, pour Lacan, certes follement astucieux mais marchant trop vite et voué à la crevaison.
Cela marche trop vite, folie du plus-de-jouir métonymique, folie de l’hektikos et de l’ekhein, de l’habitude et de l’avoir. Nous nous sommes habitués à un monde où nous sommes tués par les rapports sociaux que nous produisons, un monde où les massacres et les tortures répétés forcent à une adaptation inconsciente à l’horreur, un monde où passivement l’intolérable est toléré sous le primat de gagner de l’argent et de consommer comme nouveau signe d’une supériorité de l’humain envers un autre humain.
Quelle Hérésie soutenir dès lors ? Hérésie est doctrine contraire aux dogmes de l’Église indique le Dictionnaire et dérive du grec hairesis, « choix », du verbe hairein « prendre, choisir ». Plutôt que d’une doctrine parlons d’une pratique et donc ici d’une pratique concernant des discours. Discours n’est pas dans l’histoire du mot confiné au verbe « parler » mais signifie « marcher ça et là, courir de différents côtés ». Il concerne donc d’abord le rapport au corps humain, cher à la première section du Livre I du Capital, et dans un second temps seulement, semble-t-il sous l’emprise de « L’une-bévue », à l’échange verbal. Signifiant tout d’abord l’action de parcourir en tous sens, le mot a pris à la fin de la latinité, valeur de « conversation, entretien » par une métaphore portant sur le chemin hasardeux de l’échange verbal, indique le Dictionnaire historique de la langue française. Trajet d’un signifiant dans une logique de valeur d’échange, le terme de Discours a été en psychanalyse mis en avant par Lacan qui insiste sur le fait que les discours changent sous l’impact de l’amour ou de la mort. Hérétique, j’inclurai les discours du corps et de l’image pour définir un être humain dans sa forme de nouage et insisterai pour dire que le transfert amoureux plus que l’amour, le meurtre plus que la mort viennent dénouer ce qui sous l’apparence d’un nouage est un ordre de jouissance. J’y ajouterai également comme facteur de dénouement le hors-sens fondamental, soit la poésie.
L’hérétique bouleverse un sens commun et affirme un refus. Le refus essentiel est certainement la boussole fournie par François Châtelet : refus de toute transcendance et de tout principe posé d’emblée comme souverain.
Airétiquons donc !

Hervé Hubert

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Référence pour citer l'article : Hervé Hubert, « Airétiquons », L'Airétiq [en ligne] (11 juin 2016), http://www.lairetiq.fr/Airetiquons (page consultée le 11 octobre 2017)

Bibliographie

Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, Le Robert, Paris, 1998.
Hervé Hubert, « Déchéance de nationalité et plus-de-jouir », Le Monde.fr, 25 août 2010.
François Châtelet, L’apathie libérale avancée, présentation d’Ivan Chaumeille, Le Seuil, 2015.