Catherine Millot, entretien

, par Violette Villard

Comment définiriez-vous aujourd’hui la psychanalyse : un art de la vérité, une assomption (au sens hégélien de l’Aufhebung) des renoncements, bref un assentiment fécond à la perte, ou simplement la justesse d’une écriture de soi ?

Un art de la vérité pourquoi pas. Toutefois la vérité, il ne faut pas se prosterner devant.
Je dirai davantage que la psychanalyse est comme quelque chose qui va vers des points de butée de réel. La cure est bien ce qu’en disait Lacan : le passage de l’impuissance à l’impossible. C’est ce qui conduit à cerner les points d’impossible. La psychanalyse n’est pas un renoncement. Sauf si le renoncement consiste à prendre acte de l’impossible : à le reconnaître donc, et faire avec. Cela peut englober la perte.
En revanche, la psychanalyse est fondamentalement liée à la parole. Elle ne conduit pas forcément à l’écriture.

Que diriez-vous à un jeune de terminale ou à une personne encore rétive à la démarche psychanalytique ? Quelle valeur singulière a-t-elle opéré sur votre vie ?

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Catherine Millot
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Peut-être dirai-je que la psychanalyse leur permettrait de se débarrasser de ce qui les encombre. Se débarrasser de l’anxiété, pour moi ce fut, c’est un acquis.
En outre la psychanalyse c’est un lieu où l’on peut parler librement. C’est un lieu exceptionnel. La psychanalyse peut littéralement délier de ce qui entrave. Il y a ce témoignage de Martin Freud, le fils de Freud qui évoque cette analogie de la séance d’analyse avec le fait de délier des nœuds.

Que pensez-vous de cette phrase : apprendre c’est absorber de l’origine ? Diriez-vous que vous avez pu refaire ce trajet vers les sources dans votre apprentissage avec Lacan ou s’agissait-il d’une autre transmission ?

Cette phrase ne me dit rien. Et le mot « apprentissage » ne me semble pas convenir dans la psychanalyse.
Le travail dans l’analyse est bien un retour aux sources. Avec Lacan, je travaillais beaucoup avec mes rêves. L’analyste intervient pour obtenir des mutations. Lacan était économe, pas au sens d’avare mais économe car net et percutant. Mystérieux aussi.
L’analyse opère un changement de perspective. Il s’agit de changer la manière de votre propre histoire. Changer les symptômes actuels. On est toujours arrimé dans l’actuel par ce dont on cherche à se débarrasser et la psychanalyse fait ce travail de déblaiement.

La rencontre avec Lacan et votre propre pratique psychanalytique vous ont-elle apporté une qualité de résistance et d’intransigeance ou un savoir de l’ajustement au réel ? Ou tout autre chose ?

Résistance et intransigeance ne vont pas. J’observe chez des patients qui reviennent me voir que je vois quelque chose que je reconnais : une assise. Une sorte d’assiette, de rapport au monde différent, peut-être une assurance. Leur être au monde me semble davantage caractérisé par, oui une assise, une tranquillité.

Vous mettez en scène dans vos livres un travail d’ascèse, « réduction à l’os », dites vous dans votre Vie avec Lacan, tel un biotope personnel. Quel est pour vous cet « irréductible », ce « tenir » dont vous faites le minerai précieux de votre vie ?

L’ascèse psychanalytique tend à cerner comme le disait Freud le « noyau ». Que les choses se réduisent là. Le désir ne va pas sans une concentration. Et par conséquent une chute de tout ce qui est accessoire, superflu. Pour ma part je suis assez douée pour me débarrasser des fardeaux de la vie sociale. Je le dois plus à mon père qu’à Lacan. Un certain sens de la préservation de soi qui autorise de savoir faire des choix.

Y a-t-il une objection ou une question que vous pourriez adresser aujourd’hui au Lacan d’hier ?

Je le questionnerai aujourd’hui sur des interventions qu’il m’a faites naguère et qui continuent d’être un chantier ouvert.

Votre exagération ordinaire s’il y en a une ?

Je lis exagérément.

Pensez-vous qu’il faille savoir parfois être infidèle à une signature de soi ?

L’idée d’une signature de soi ne me convient pas. Mais si vous parlez de « style ». Alors le style peut être différent. Ce dernier livre La Vie avec Lacan l’est. C’est lié à l’objet. J’ai changé d’âge aussi et cela m’a décidé à écrire ce livre que Philippe Sollers me demandait depuis longtemps.

Y a-t-il une question que vous voudriez qu’on vous pose et qui ne vient jamais ?

Rien ne vient là.

Entretien par Violette Villard

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Référence pour citer l'article : Violette Villard, « Catherine Millot, entretien », L'Airétiq [en ligne] (4 avril 2016), http://www.lairetiq.fr/Catherine-Millot-entretien (page consultée le 23 octobre 2017)