De l’anarchie par François châtelet

, par Ivan Chaumeille

« De l’anarchie » que nous reproduisons ici intégralement, est la retraduction en français d’un court texte de François Châtelet daté de mars 1981, que l’on connaît grâce à la version espagnole qu’en fit en 1985 Angel Gonzáles Sainz pour l’ouvrage collectif intitulé Porque nunca se sabe, una indagación crítica de los espacios y actitudes del Poder. Nous remercions vivement Antoine Châtelet de nous permettre de donner ce texte plus que méconnu du philosophe.

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François Châtelet à Oran entre 1948 et 1950,
lors d’un défilé du 1er mai.
© Collection privée — Reproduction interdite

C’est un lieu commun de la pensée politique, une trivialité, que d’affirmer que toute collectivité un tant soit peu nombreuse requiert obligatoirement pour survivre, pour préserver sa sécurité et accroître son bonheur, un chef (ou un gouvernement) dont émane les décisions, et un ensemble d’énoncés nécessaires – les lois – qui assurent le bon ordre social. Qu’on se réclame de la Raison des philosophes ou d’une quelconque Révélation divine, ou bien qu’on se fonde sur l’expérience quotidienne ou sur le calcul des Sciences expérimentales, il semble évident qu’un principe ayant le pouvoir d’unifier la multiplicité est nécessaire. Cette idée est si bien enracinée que, la plupart du temps, les discours politiques les plus profonds emploient toute leur énergie, depuis jadis jusque naguère, à débattre de questions, comme celles de savoir à qui devrait revenir le commandement et quelles devraient être les lois les plus adéquates pour garantir au mieux la paix à l’intérieur et la force à l’extérieur. Et aujourd’hui, la politique des politiciens ne nous présente-t-elle pas comme essentiel le débat qui donne à choisir entre deux régimes – celui qui se prétend libéral et celui qui se prétend socialiste, quand l’un et l’autre sont soumis au même axiome de la productivité du Capital –, ou entre deux modèles, l’américain et le soviétique, quand l’un et l’autre s’incarnent en deux États qui, avec des moyens différents, s’affairent à quadriller l’espace mondial dans les filets de bastions militaires, de satellites informateurs, d’institutions technocratiques et des polices de tout ordre ?

Ce n’est pas le lieu ici et maintenant de raviver une tradition très ancienne – qui remonte dans notre culture, selon les documents qui nous restent, aux cyniques et aux sophistes grecs – et qui interroge l’origine de ce principe unifiant. Qu’une certaine unité soit nécessaire dans une collectivité, rien n’est plus certain. Mais pourquoi soutenir que celle-ci doive nécessairement provenir d’un principe extérieur et supérieur [1] ? Pourquoi ne pas envisager, qu’à titre contractuel et par conséquent provisoire, tels individus, tels micro-groupes qui maintiennent de fait des relations d’intérêts, de coutume, de désir ou de volonté, décident simplement de formaliser ces relations au coup par coup en alliances diverses qui permettent des échanges (de bien, de services ou d’idées) et n’aliènent en aucune façon la liberté des parties contractantes par ce qui n’est pas l’objet du contrat ? Pourquoi remettre la décision à un homme (ou à un gouvernement) – ne serait-ce que pour un temps – alors qu’il y a de multiples décisions à prendre, et que, pour chacune d’elles, il est possible de concevoir une institution précaire chargée de prendre cette décision, de l’appliquer, pour ensuite disparaître ? Pourquoi ne pas démultiplier jusqu’à l’extrême, dans l’espace et dans le temps, cette irremplaçable découverte de la pensée démocratique qu’est la pluralité des pouvoirs ? Pourquoi enserrer la société avec des énoncés nécessaires quand, la plupart du temps, l’égalité étant respectée par tous aux yeux de l’instance qui juge publiquement, il est important de pouvoir promulguer des règles flexibles qui permettent de prendre en compte la singularité de chaque cas ?

Pour résumer, pourquoi ne pas penser sérieusement à remettre en cause ce principe-piège – héritage de la théologie – de la sacralité de l’État ? Le pouvoir de l’État est gros aujourd’hui d’une logique d’autant plus épouvantable qu’elle tient à sa disposition des moyens scientifiques de coercition et d’incitation. Et le sens originel de l’an-archie ne signifie rien d’autre que ceci : essayons de concevoir l’organisation d’une autre façon et d’imaginer cette organisation, comme produit toujours changeant, toujours provisoire, des désirs et des volontés, de ceux qui constituent la source de tout pouvoir : les individus, tous différents et tous si semblablement hommes.

Traduction : Tomás Gubitsch et Ivan Chaumeille

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Porque nunca se sabe
Parce qu'on ne sait jamais

« De la anarquía », in Porque nunca se sabe :
una indagación crítica de los espacios,tiempos y actitudes del poder
 ;
de J.-A. González Sainz (trad.) ; Ignacio de Llorens ; François Châtelet, et alii,
Editorial Laia, Barcelona, 1985, 294 p., 20 cm.

© Ed. Barcelona : Laia 1985

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Notes

[1On aurait pu traduire plus directement par : principe transcendant.