De la corde

, par Sophie Lac

Lorsque nous cuisinons, nous avons parfois besoin d’un liant pour que les ingrédients de notre recette puissent tenir ensemble et prendre forme. C’est le cas pour un gâteau par exemple, ou une quiche, où chaque élément a son importance, et nous ne souhaitons pas écraser leurs goûts, mais, pour les nommer Gâteau ou Quiche, nous avons besoin d’un œuf. Il est là pour que ça colle, que ça ne s’effrite pas, et que nous puissions en tenir une part dans notre main sans avoir à en ramasser les miettes.

De la même manière, l’œuf est également utilisé pour lier la peinture, il s’agit de la technique à la temperatemperatemperaTampopo ! et nous voilà dans un film japonais qui met également en scène un œuf cru, mis en bouche entre un homme et une femme... passant d’une bouche à une autre..., jusqu’à ce que la femme fasse jaillir le jaune, laissant doucement le spectateur interpréter la venue d’un orgasme.

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ダチョウの卵
Dachōnotamago
(Œuf d’autruche)
© L'Airétiq 2017

L’œuf lie donc, et met en rapport, de la même manière qu’un trait lie les lettres et permet une continuité, une mise en forme, en mot, une ponctuation.

Aujourd’hui, pour parler de ce liant nous dirions volontiers que nous sommes connectés, en réseau, en lien avec, ici ou là. Ainsi, « entre » X et Y, il y a du commun. Un point commun. Qui attache ensemble et promet des croisements. C’est d’ailleurs l’hypothèse de certains sites de rencontre qui suggèrent à leurs membres des profils de personnes ayant des intérêts similaires.

En effet, la similitude est censée provoquer du sens commun : on s’entend bien, alors on se comprend. Du pareil au même. Signe d’une certaine logique, ça se répète... Deuxième fois que ça se produit, ça doit bien vouloir dire quelque chose, il n’y a pas de hasard dans ce monde.

Au bout de deux, le mot indice prend tout son sens, jusqu’à qu’il devienne une preuve.

Et puis, nous disons bien : « jamais deux sans trois », tant nous aimerions que cela se produise, encore, au moins pour confirmer notre intuition, que quelque chose qui nous échappe — mais qui est bien là — existe, une sorte de raison que nous pourrions alors lire et décrypter. En être, un peu, du côté des savants.

Le monde, ce que nous appelons réalité, ne cesse de prendre forme, par effet de montage, coupure d’une bande, d’un film, d’une succession d’images sur laquelle nous portons une incise, un cran d’arrêt, pour y coudre une autre bande. Rythme de l’image, associé à un son, un sonore, des paroles, un dialogue ou une musique pour que lentement advienne un sens, une sensation, une direction, une incidence qui, fait sens.

Ça se répète, et ça colle, des traits… de caractère, qui reviennent et forment des groupes de points communs, une nuée, un nuage, avant la pluie et le vent.

Alors notre œuf, dont on ne sait pas si c’est lui ou la poule qui arrive en premier, par sa présence, questionne comment l’histoire commence. Comment une narration se met-elle à pleuvoir, une bouche se met-elle à parler, à bouger, à palpiter, et à vivre.

Li… -t-on, pour lier, attacher, sur le lit, la lie. Avec une corde nous pouvons serrer des îlots, des petits morceaux de terre et en faire un archipel par le fil du nom. Même si la Corse et la Métropole n’ont rien en commun, à part, peut-être, Napoléon.

Sens, qui met sens dessus dessous les sens, l’essence, de la nature au carburant.

Au Japon, comme en Chine, le sens peut se trouver dans l’idée d’une lettre chinoise. Le passage à l’écrit dévoile le corps de la langue, son histoire, ses associations, ses catégorisations. Mais pas seulement. Le regard qui caresse cette écriture lit également son esthétique, la beauté de sa forme, le soin du toucher de l’auteur, mais également le dessin qui s’en dégage. Cette sensualité est mise en exergue dans la calligraphie qui, par sa présence témoigne d’un instant, d’une respiration et d’un geste. Enfin, la lecture peut également se prolonger par la prononciation, elle appelle alors l’usage de la voix, muette, ou haute.

Au Japon, nous appelons, la prononciation du son on’yomi, et la prononciation du sens kun’yomi. Une voix pour la musique et l’autre pour l’organisation du monde en classe, en appellation d’origine contrôlée.

En Corée, le sens se mesure, car le mot sens signifie également « valeur », et lorsque nous disons « tu n’as pas de sens pour moi », cela veut dire « tu ne vaux rien à mes yeux ».

En chinois, coréen et japonais, le sens commun vient du chinois 常識, que nous prononçons dans ces trois langues à peu près de la même manière /jōshiki/. Ce mot veut dire le « bon sens » et pointe la bonne conduite à avoir, la bonne éducation. Lorsque nous en sommes dépourvus, cela veut dire que nous sommes malpolis, mal élevés.

En français, l’ab-sens, ce qui n’a pas de sens, c’est ladite folie d’un sentiment insensé. Lacan parlera également d’une forclusion du sens, pour créer un nouvel imaginaire. Topique de lieux où les lignes se tracent sans scénario et histoire qui tiennent la route.

Différence entre interprétation, traduction et transcription, voire translittération. En effet, l’œuf peut être ici autre chose que du sens, accompagnant le passage d’un état à un autre : de la voix à ce qui fait culture, ou d’une écriture à une autre... sans (se) comprendre. De cette possibilité, l’histoire de l’écriture japonaise atteste : le syllabaire katakana par exemple permet de transcrire un mot dont l’emploi est alphabétique, en katakanas, par le biais du son, sans son sens. Sa langue offre donc une cartographie des mouvements à portée de main.

Parlons-nous ici d’un processus de « réjection », de « disruption du sens » ? La réjection étant du côté du shift dans le montage sonore ou sur le clavier d’un ordinateur, et non du côté de la scotomisation qui signifie « couper et jeter ». Le shift est alors un vide qui se referme sur lui-même mais qui ne se lit pas. On le saute mais il est là. C’est une fonction de bascule, comme sur un ordinateur lorsque nous souhaitons passer d’une écriture en majuscule à une écriture en minuscule. Je coupe, mais je garde. C’est un bouton d’inversion, de bifurcation.

Ce mot pourrait être mis en lien avec le shifter en linguistique.... autre manière de lier le corps aux cordes vocales.

Sophie Lac

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Référence pour citer l'article : Sophie Lac, « De la corde », L'Airétiq [en ligne] (9 avril 2017), http://www.lairetiq.fr/De-la-corde (page consultée le 22 octobre 2017)