Il n’y a pas de rapport social Le lieu du réel dans la culture

, par Alberto Fernández

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Le célèbre aphorisme lacanien « Il n’y a pas de rapport sexuel », au-delà de son inspiration dans la théorie des ensembles, signifie l’impossibilité de concevoir la formule qui régule le rapport sexuel, autrement dit : il n’existe pas de clé permettant aux êtres sexués de se positionner correctement entre eux. Je propose en guise de titre « Il n’y a pas de rapport social » pour affirmer d’emblée qu’à cause du réel, il n’existe guère de légalité qui suffirait à régler harmonieusement les rapports sociaux, que le symbolique sera toujours insuffisant pour réguler le rapport sexué ainsi que la vie sociale, qu’il n’y a ni mot ni calcul parvenant à régler, sans reste, ces rapports. « Inévitable » est le terme employé par Freud, « impossible » celui qu’utilisera Lacan pour souligner la brèche irréductible d’une complémentarité défaillante entre les sexes d’une part, et ce qui nous tombe dessus, au cours de la marche confortable de la vie sociale, d’autre part.

J’essaierai alors de situer la place du réel dans le malaise culturel comme étant la cause du non-rapport social pour ensuite mentionner la portée et les limites du discours psychanalytique face au malaise dans la civilisation.

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King Vidor — The Crowd (La Foule) — 1928
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Pour penser le réel de la culture, j’emploie la catégorie de l’inévitable utilisée par Freud pour se référer à son hypothèse sur les trois sources de souffrance de l’humanité : la surpuissance de la nature, la fragilité de notre corps et l’insuffisance des lois pour réguler les rapports de l’homme en société. La problématique des deux premières sources signale directement le réel comme un écueil qui ne cesse de se répéter, aussi bien dans l’indomptable démesure des phénomènes naturels que dans l’énigmatique permanence de quelques maladies encore inguérissables. À la différence des colères de la nature et de l’ordre autonome de la nature et du corps, les débordements dans la souffrance provenant du lien social semblent moins évidents car un certain imaginaire soutient que les humains devraient bien s’entendre en société, sans pauvreté, sans discrimination ni inégalité [1].

C’est peut-être cette croyance qui conduisait Freud en 1930 à interpeller fortement : comment est-il possible que les normes que nous avons nous-mêmes créées ne nous protègent pas et ne soient pas profitables à tous ? Une telle question affirme plus qu’elle n’interroge et fait en même temps entrer en jeu l’impuissance et l’impossibilité. Dans cette réflexion, je trouve un axe structurel, et si je mentionne l’année, c’est pour mieux illustrer le fait que cette interpellation aurait pu être tout aussi pertinente au siècle de Périclès qu’à la Renaissance ou au siècle des Lumières, et dans ce siècle d’épousailles entre la science et le capital. On peut signaler, par ailleurs, que la problématique soulevée par Freud sur cette source de souffrance place au centre et à l’horizon le discours psychanalytique en lien avec le social, dans la mesure où il tente de rendre compte de l’agression qui touche le sujet et l’autre.

De cette agressivité passionnée entre les humains, on retrouve des antécédents légitimes dans la philosophie, la littérature, le théâtre et l’art en général. Sans être un dépassement, ni le prétendre, la proposition différentielle du discours psychanalytique est venue s’ajouter à celles d’autres discours embrassant la thèse qui explique la dysharmonie sociale par l’existence de quelque chose d’invincible provenant de notre constitution psychique, sommairement : le sujet divisé et l’agression contre lui-même et contre les autres. Ce sont les raisons de fond de la psychanalyse pour rendre compte de l’impuissance de différentes configurations culturelles et politiques qui ont aspiré et aspirent à un bien-être tout à fait compréhensible. Partant de son propre champ, la psychanalyse introduit alors une conception du sujet capable de rendre compte de l’immonde du monde et c’est pour cette raison que certaines disciplines utilisent son discours pour penser le malaise social. À l’instar d’Einstein, pour citer un exemple emblématique, qui eut l’intuition que Freud pouvait éclairer l’horreur de la guerre. En effet, on peut prendre la lettre que Freud envoya au prix Nobel de physique expliquant la cause de la guerre comme modèle de réponse du discours psychanalytique devant l’énigme des guerres de tout temps, dans la mesure où l’on situe cette chose inéluctable, lieu du réel.

Cela étant dit, un certain optimisme habituellement satisfait de lui-même critique la résignation et l’immobilisme produits par toute position sceptique qui soutiendrait que la faille décomplétant cette perfection à laquelle l’homme serait destiné est immodifiable. Mais pour la psychanalyse la catégorie de l’impossible n’est pas incompatible avec la tentative d’aller mieux, de sorte qu’elle se différencie à la fois de la naïveté optimiste et du pessimisme absolu d’un Schopenhauer pour qui ni la raison, ni l’expérience, ni le progrès, absolument rien, sauf la mort, ne pourrait changer chez l’humain sa condition de souffrant.

Convaincu de l’impossibilité de réduire à zéro la pulsion de mort, le fondateur de la psychanalyse propose un contrepoids à Thanatos pour rendre l’irruption du réel plus tolérable à travers ces deux piliers que sont l’espoir en la force de la raison et le pari pour le dualisme pulsionnel. Même si la place de la raison ne sera plus pareille après l’événement Freud, ce dernier, en bon fils de la modernité, croyait à la science et à une société où les pulsions seraient régulées par la « dictature de la raison », idéal qu’il situait à l’horizon de l’époque et reconnaissait comme sa propre utopie. 
Quant au dualisme pulsionnel, son importance prend du relief à partir du fonctionnement d’Éros qui dévie, diffère et par conséquent rééquilibre le dynamisme infini de Thanatos. Les deux pulsions étant nécessaires, l’impossible nomme l’irréductibilité de la pulsion de mort, qui constitue ce qui ne marche pas, et le possible qui se situe du côté d’Éros tente de rendre la vie plus facile à vivre à travers l’amour, le travail et l’esthétique.

Quelle est la réponse du discours psychanalytique, quelles sont sa portée et ses limites face à l’inévitable malaise dans la culture ? Commençons par Freud qui, malgré l’espoir en sa découverte et la force des vents des Lumières, ne pensait pas que la psychanalyse fût un discours dominant, position propre aux cosmovisions. De manière plus modeste, il pensait que la portée de la psychanalyse consistait à alerter, à découvrir les points faibles du système et à réserver une place plus grande à la vérité et à la critique. Certes, ces idées ne sont ni spectaculaires ni capables à elles seules de changer des systèmes sociaux, mais il n’en est pas moins vrai qu’elles constituent des outils indispensables pour mettre en question le discours du maître, dont la finalité est de soumettre le cours des choses à sa logique.

Quant à Lacan, à différents moments de son enseignement, il fit référence à la situation de la psychanalyse en la reliant à son temps, notamment pendant la période agitée de mai 68 et une partie des années 70. À cette époque, il était évident que son débat n’était pas celui de Freud puisqu’il ne fallait plus éclairer les préjugés contre la psychanalyse ni expliquer les résistances que sa découverte engendrait. Ses trois (Réel, Symbolique et Imaginaire) ne seraient pas non plus ceux de Freud, comme il l’affirma devant nous, à Caracas. À mon sens, le fait d’habiter la deuxième partie du XXe siècle et de réaliser un travail sur la relation de la psychanalyse à la religion, à la science et au discours capitaliste, ont accentué sa position sceptique. Il qualifia la psychanalyse de « nouvelle venue » au regard des discours du maître et de l’universitaire car depuis la nuit des temps on gouverne et on éduque. Néanmoins, il lui accorda la possibilité de jeter une sorte de lumière indirecte sur ces discours ; quoi qu’il en soit du fait de son caractère relativement récent, l’enjeu sera de la redécouvrir. Il trouvait la psychanalyse « encore inappropriée » comparée à la religion : si elle entrait en concurrence avec la religion, la psychanalyse serait, tout au plus, vouée à survivre. Confrontation inégale sans doute, car la religion est capable de donner du sens à tout – elle tiendra donc dans la mesure où le sens est structurellement inhérent à la condition humaine. Par ailleurs, la religion tend à étouffer ce qui ne marche pas, par un effet de distraction subjective sur le propre mal-être, qu’on retrouvera également à travers les conséquences du discours capitaliste sur la subjectivité.

À l’instar de Freud, Lacan ne croyait pas que le discours psychanalytique avait une place prééminente parmi les autres discours, ni qu’il possédait la clé de l’avenir. Lacan était plus intéressé par la subversion que par la révolution, il accordait à la psychanalyse le statut de symptôme car elle était venue questionner l’individu moderne installé naïvement dans un climat de progrès continu et infini. De plus – comme tout symptôme – la psychanalyse renvoie au réel parce qu’elle pense l’inconscient comme ce lieu du reste irréductible dont la science ne parvient pas encore à se défaire.

La civilisation, que fera-t-elle alors de ce symptôme ? Lacan présagea que l’humanité guérirait de la psychanalyse. Ce qui est probable, mais pas aisé d’y parvenir tant que le centre de son éthique dépendra du réel, c’est-à-dire, tant qu’elle s’occupera de ce qui ne marche pas, de ce qui ne cesse de se répéter à travers le symptôme. Bien que le traitement individuel du réel à travers le symbolique-imaginaire soit insuffisant pour modifier le champ social, il a le mérite de soutenir la position que la phrase « ne pas reculer devant... » nomme très précisément. À nôtre époque, c’est devant le discours capitaliste qu’il ne faut pas reculer ; un discours qui fonctionne sans régulation entre le savoir et la production abondante de marchandises et de plus-value, un système sans frein à l’excès de jouissance du marché qui fonctionne en boucle, nourrissant l’illusion que tout est à notre portée, dont le slogan publicitaire Impossible is nothing donne une bonne illustration. La distraction du sujet provoquée par cette illusion imbattable s’écrit dans la formule du discours capitaliste par le rejet du S1 qui se retrouve en position de vérité ; il est dès lors plus difficile pour le sujet de s’interroger sur ses inhibitions, sur son angoisse et sur la singularité de son désir. À mon avis, ce processus constitue un obstacle majeur à la place de la psychanalyse dans cette époque de capitalisme sauvage.

Étant donné que ce système a construit un imaginaire collectif de durabilité naturelle, il m’a semblé particulièrement énigmatique que Lacan, après avoir reconnu la ruse du capitalisme et avoir montré sa circularité complète, affirme que de toute façon il est destiné à la crevaison. Pourquoi le discours capitaliste interromprait-il son cours alors qu’il a prouvé être suffisamment lucide pour se rafistoler de rustines lors des différentes crises et montrer sa primauté sur d’autres modèles alternatifs ? Au-delà de l’ébauche de réponse que Lacan tire de la logique de son fonctionnement, je lis la prédiction d’une crevaison comme une inscription qui perfore un tissu consistant, comme un trou qui décomplète un système que l’on croit être un tout éternel [2].

La psychanalyse reconnaît et intègre l’inévitable du mal-être dans la culture. Les outils et les principes de son pouvoir qui la rendent efficace dans son champ sont les mots et la singularité du cas par cas dans le transfert. Pour autant, il en va autrement de sa portée lorsqu’il s’agit d’opérer directement des modifications sur les plans juridique, économique et politique. Changements, il faut le dire, qui ne sont pas produits par d’autres discours ou institutions qui manquent de la force politico-belliqueuse nécessaire, ou qui font des propositions que la logique de fonctionnement du discours capitaliste finit par absorber. Les conséquences sur une société qui englobe l’expérience individuelle de l’inconscient et le discours psychanalytique dans une lecture précise du parlêtre se manifestent en déviant ou en différant la force de la pulsion de mort ainsi qu’en accordant un espace plus grand à la vérité et à la critique. Lumières indirectes mais capables d’éclairer d’autres discours pour ne pas reculer devant ce qui ne marche pas. Et de l’impossible, tenter d’en faire quelque chose.

Alberto Fernández
Octobre 2015
Traduit de l’espagnol par Julia Azaretto

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Référence pour citer l'article : Alberto Fernández, « Il n’y a pas de rapport social », L'Airétiq [en ligne] (13 janvier 2017), http://www.lairetiq.fr/Il-n-y-a-pas-de-rapport-social (page consultée le 22 octobre 2017)

Notes

[1L’ironie de la phrase de George Orwell dans La Ferme des animaux dévoile rapidement cette illusion compréhensible : « Tous les hommes sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres ».

[2Encore une fois, je fais appel aux poètes parce qu’ils bordent l’indicible d’une manière plus belle et plus simple. Voici Mercedes Sosa : « Ça change, tout change, ce qui a changé hier demain devra changer ».