L’archive-mobile et le reste dans l’avenir

, par Violette Villard

Il y a une scène hallucinante qui ouvre le documentaire de Joris Lachaise Ce qu’il reste de la folie. Dans cette scène, le doyen de l’hôpital demande instamment à un patient, mi-profil pour nous, de lui dire quand ses troubles ont commencé. Même si Joris Lachaise décide de ne pas forcément révéler l’historique de cette conversation entre un patient, son médecin et son accompagnant (la tradition en Afrique impliquant cet accompagnement du malade par un membre de sa famille) dans l’hôpital Thiaroye, sis à Dakar, on saisit d’évidence qu’il s’agit de troubles de nature hallucinatoire. Un syndrome de psychose persécutive, si nous employons la terminologie occidentale, un cas de possession, si nous adoptons la langue de l’ethno-psychiatrie. Et le Docteur-Doyen de l’hôpital de répéter plusieurs fois : « Dites-moi quand ces troubles ont commencé, ainsi je pourrai établir un diagnostic et convenir d’un traitement approprié ». À quoi tient la sidération à laquelle nous sommes livrés en tant que spectateurs ? Le patient répond, on voit sa mâchoire demi-profil bouger, s’escrimer à articuler et on voit que les sons ne sortent pas. Comme si les troubles dont le Docteur Sara demandait l’origine, commençaient et pour ainsi dire se révélaient par ces drôles de registres de voix inarticulées et ce à l’instant même sous nos yeux ébahis. Comme si les voix qui hantent cet homme filmé à moitié de dos avaient déjà pris possession de la gorge, étreignant sa mâchoire, confisquant toute possibilité d’expliquer son état et étranglaient littéralement son timbre, donnant à la scène une allure performative cocasse autant qu’insolite.
C’est ici que le ton du film est donné, oscillant entre vrai documentaire et troublante puissance de fiction due tout à la fois au sujet et à l’ambivalence irréductible des registres de discours filmés.

Joris Lachaise, compagnon de route symbolique de Jean Rouch, laissant la scène s’installer, n’intervenant en rien, laisse du coup le plan prendre une allure tragi-comique, un versant burlesque à son insu. Le Docteur répétant : « Parlez plus fort, faites un effort, je ne vous entend pas » et nous-spectateurs découvrant l’impuissance de l’homme à émettre des sons, raptés par une espèce d’anti-démon socratique qui aurait privé le patient de jouissance vocale.

De possession, de rites de sorcellerie instruits comme efficients dispositifs thérapeutiques au même titre que la psychiatrie occidentale, le film de Lachaise — sans aucun discours de surplomb —, les évoque et nous les montre se côtoyant, s’enchevêtrant souvent dans l’esprit même des patients, pour finalement produire sur le spectateur une forme de réflexion suspendue sur ce qui reste à inventer, donc à découvrir en terme de soin. Faisant de la cause de l’archive « folle » : le fameux « reste » du titre, un champ de connaissance en époché. Une recherche en suspens, active par ce suspens, pratiquant le doute pyrrhonien, le vrai celui qui avance en doutant, ne s’embarrassant pas de la raison, doutant même qu’elle puisse tout saisir ni faire socle, s’abstenant d’affirmer ou de nier, se permettant aussi de ne pas exclure le silence en terme de sa recherche. C’est là toute la curiosité subtile de ce documentaire : Ce qu’il reste de la folie avance en pyrrhonien et c’est cette méthode de cinéaste-chercheur sceptique et cependant empathique qui irrigue tout le dispositif. Ne pas orienter véritablement, ni prendre parti pour une des méthodes de soin, constater au contraire — au même titre qu’une identité Africaine plurielle et constellée — une polymorphie saine et féconde des dispositifs et traditions.

Entre impuissance et préscience, le discours d’un patient filmé longtemps profère cette vérité éclaireuse et douloureuse : « ce dont je souffre ne relève pas encore d’une connaissance ». Et de fait, l’écoutant et réfléchissant sur ce singulier objet cinématographique qu’est Ce qu’il reste de la folie, nous arrivons à la même intrigante aporie. Ce qui se nomme encore « folie », si cela reste un nom au contenu très hiéroglyphique, est devenu une sorte de « maladie orpheline », orpheline des verdicts de la psychiatrie et des récits de la psychanalyse, orpheline des signifiants majeurs des Père-Mère, terrain ô combien ensorcelé d’une investigation à mener. C’est avant tout de cette manière rigoureusement consciente de l’éperdue jeunesse de son sujet de recherche, que le film avance, nous faisant contemporains et presque compagnons de ce reste littéralement incroyable et mobile, terrain de questionnement perpétuellement en mouvement.

Le film de Joris Lachaise est un document qui crée l’archive de ce qui peut demeurer du concept de « folie » après les époques Freudienne, Foucaldienne, Lacanienne, et pourrait-on dire, Tobie-Nathanienne. Il reste à réinscrire le soin comme dispositif de recherche. Mais le réinscrire ne signifie surtout pas le poser en axiome, pas plus que d’avoir une attitude trop visiblement critique. Joris Lachaise filme en passeur avec cette idée émise par son guide africain dans le film, l’écrivaine Khady Sylla qui fut elle-même internée 18 ans à l’hôpital psychiatrique de Thiaroye : le soin n’existe même pas, il est à créer !

« De quoi je souffre Docteur demande si lucidement Khady Sylla, cela fait 18 ans que je suis ici, que vous êtes mon médecin et vous ne m’avez toujours pas donné un diagnostic ». Et nous voyons le Docteur Sara, pourtant si sincère et bienveillant, tenter de se raccrocher à l’énonciation d’un diagnostic : « De dépressions épisodiques, de bipolarité ». Et l’écrivain Khady Sylla de lui répondre pleine de bon sens espiègle « Mais ce n’est pas épisodique Docteur, si ça dure 18 ans ! » Cette scène encore a le don de nous mettre en doute, de produire sur nous le pyrrhonisme du cinéaste et de nous mettre nous aussi spectateurs en quête.
Que serait un soin qui obligerait une femme à demeurer 18 ans dans un lieu, soignée par un homme dont elle reconnaît l’expertise et qui pourtant ne prétend pas guérir ? Quelle validité peut avoir un diagnostic qui au bout de 18 ans n’en dit guère plus sur l’état de la patiente, si ce n’est que le soin dure ; que l’archive n’est jamais fixée, que ce qui reste de la folie est définitivement dans l’avenir et irréfragablement une archive-phénix toujours en marche.

Créer les conditions de possibilités pour que les esprits sortent des corps qu’ils persécutent ou envoûtent, remettre la mémoire à neuf et faire advenir ce qui n’était pas. Autant que créer les situations propices pour qu’un dialogue ait lieu entre les cultures. Créer n’est pas forcément continuer ni reprendre, ni transmettre ce qui existait déjà dans une époque de l’Afrique pré-coloniale devenue obsolète. Non, créer c’est fonder à neuf, sans déni mais sans jalousie ni révérence obséquieuse ni imitation non plus d’une mémoire qui n’aurait plus cours pour soigner des névroses, symptôme d’une époque autre. Nos sociétés ont les folies qu’elles méritent, sous entendu qu’elles s’érigent et non celles dont elles héritent.
Notre héritage n’est précédé d’aucun testament, écrivait Arendt. C’est encore à nous de consigner le texte de nos pertes de mémoires. Et quelle meilleure thérapeutique que la création cinématographique mettant en scène l’image de ce qui se laisse peu imaginer.

La folie reste indéchiffrable. Belle scène que cette femme, objet des soins de tout son clan, que l’on voit se laver au sang de la chèvre, sacrifiée pour le rituel d’exorcisme. Et si c’était cela le reste de la folie : du sang d’animal qui vient laver la peau humaine, la lancer, l’engendrer d’une couleur neuve et la déchiffrer autrement. Une poétique de la révélation, d’une apparition différente de la couleur.

Inventer le soin donc comme infini travail scientifique, existentiel et culturel. Trouver toutes les représentations secourables qui permettent de sauver l’homme, écrivait Jung dans les Racines de la conscience. « Et ce travail de recherche des ressources du patient exige la patience du médecin ». C’est bien de cela qu’il s’agit. Et le film nous octroie cette patience à explorer, comprendre, tâtonner dans les tourments de ce qui sommeille dans l’âme humaine en même temps que dans ce qui toujours risque de déposséder l’homme. L’irrationnel, les failles, les corps qui tremblent tombent, nos errements-fondements d’une heuristique salvatrice.

Le documentaire propose cette piste comme ultime possible de ne point surseoir à ce qui nous échoit en tant qu’humain forcément tiraillé entre deux têtes : l’hybris et la raison. Il n’y a pas vraiment à choisir entre les pratiques thérapeutiques traditionnelles de l’Afrique ou la longue lignée d’une parole qui ferait acte de soin, il y a à écouter la tension et relier la conversation de ces mondes, à les accueillir dans une optique où cette hospitalité et porosité à la diversité des approches constituent l’archéologie agile et encore précoce d’une clinique du soin en train de se créer.

Violette Villard

Ce qu’il reste de la folie
Un film de Joris Lachaise
Actuellement Espace St Michel et Mk2 Beaubourg

Enregistrer au format PDF
Référence pour citer l'article : Violette Villard, « L’archive-mobile et le reste dans l’avenir », L'Airétiq [en ligne] (28 juin 2016), http://www.lairetiq.fr/L-archive-mobile-et-le-reste-dans-l-avenir (page consultée le 11 octobre 2017)