L’hérétique et les langues étrangères

, par Max Dorra

« L’hérétique et les langues étrangères » que nous reproduisons ici, est extrait du livre de Max Dorra — Quelle petite phrase bouleversante au cœur d’un être ? — paru aux Éditions Gallimard en octobre 2005, dans la collection « Connaissance de l’Inconscient ». Nous remercions vivement Max Dorra et les Éditions Gallimard de nous permettre d’offrir ce texte en partage.

Un jour, j’entendis Charcot exprimer son regret que le traducteur allemand de ses Leçons n’ait plus donné signe de vie depuis la guerre. Il aurait été heureux que quelqu’un se chargeât de la traduction allemande de ses Nouvelles Leçons. Je m’y offris par écrit ; je me souviens encore que ma lettre renfermait une tournure disant que je n’étais affecté que d’une « aphasie motrice », mais non d’une « aphasie sensorielle du français ».
S. Freud, Sigmund Freud présenté par lui-même

Proust, Freud et Spinoza, dans des circonstances tout à fait différentes, ont dû, à un moment décisif de leur vie, apprendre une langue étrangère. Et ils ont été des traducteurs. Or toute traduction — compréhension, « déverbalisation », réexpression — est une épreuve de l’étranger. Peut-être, dans cet entre-deux — l’extraction d’un sens, le temps d’un arrachement — y a-t-il un vacillement du langage, une brèche par où fugitivement quelque chose pourrait passer. Il est à noter par ailleurs que lorsqu’un adulte apprend une langue nouvelle, une aire différente de celle impartie à sa langue maternelle apparaît dans son cerveau gauche. Certaines lésions cérébrales localisées peuvent ainsi entraîner une aphasie dans une langue et pas dans l’autre.

Il y a un flottement en ce qui concerne la langue maternelle de Spinoza : le portugais, l’espagnol, le néerlandais ? Ce polyglotte connaît l’hébreu et écrit en latin. Y a-t-il un lien entre cette pluralité de langues et une pensée mobile, apte à tous les déracinements face à la mouvance du réel, à sa multiplicité ? Elle oppose en tout cas, là encore, Spinoza et Heidegger. Les textes de Spinoza, c’est en latin qu’il faut les lire, conseille Meschonnic, pour ne pas en perdre la prosodie, le rythme. Le lien de l’affect et du concept, le mouvement de la pensée. « C’est la langue de sa subjectivation. C’est en latin, en tout cas, qu’il devient le sujet qu’il est [1]. » Or Spinoza n’apprend le latin que vers l’âge de vingt-cinq ans, en 1657, à l’école de Van den Enden [2], dont la fille, Clara Maria, avait dit-on « beaucoup d’esprit et d’enjouement ». Baruch à cette époque interprétera, avec elle peut-être, certains rôles du théâtre de Terence. Surtout, il pourra enfin lire Descartes [3].

Lorsque Freud, en octobre 1885, pour la première fois, pose le pied sur le pavé de Paris, il ressent — il l’écrit à Martha, sa fiancée — une impression d’immense bonheur. Paris où jeune étudiant pauvre et un peu honteux de son accent étranger, il va apprendre le français. À la Salpêtrière, il découvre Charcot et ses hystériques, avant de traduire en allemand certaines œuvres du maître. Personne, pas même lui, ne soupçonne alors ce qu’avec Breuer, il découvrira : ces jeunes femmes que l’on regardait mais que l’on n’écoutait pas ne faisaient que traduire en symptômes les réminiscences dont elles souffraient. Une langue encore inconnue.

« Par une radieuse matinée de mai, écrit Marie Nordlinger, nous vîmes, ma tante, Reynaldo et moi, arriver à Venise Marcel et sa mère. »
G. D. Painter, Marcel Proust

En 1895, Proust, enthousiasmé par la lecture d’un texte de Ruskin, décide d’apprendre l’anglais. Avec l’aide de sa mère et de Marie Nordlinger (la cousine de Reynaldo Hahn), il traduira Ruskin lors de son voyage à Venise en mai 1900. Réfugiés un jour d’orage dans la basilique Saint-Marc, Marcel et Marie lisaient des pages de Stones of Venice. Mme Proust n’était pas mécontente que Marcel passât son temps avec une belle jeune fille, dégustant des glaces avec elle l’après-midi au Florian. Et puis, il y avait « les soirées en gondole sur la lagune, Reynaldo chantant au fil de l’eau [4] ». Proust vouait une sorte de culte à Ruskin dont il aimait les longues phrases semées de métaphores. Il sut merveilleusement les traduire, malgré sa mauvaise connaissance de l’anglais, comme s’il avait réussi à en incorporer la musique. Et il adoptera l’esthétique ruskinienne, tout en la déliant de son contenu religieux, presque mystique.

Louis Wolfson, le schizo, se sent attaqué par les mots de sa langue maternelle. Il apprend donc des langues pour pouvoir convertir le plus vite possible ces mots en mots étrangers qui leur ressemblent par leur sens mais également par leur son. Il y a plus. Wolfson doit aussi neutraliser les mots qui lui viennent à l’esprit spontanément, quasi automatiquement lorsque sa mère joue, à l’orgue, des chansons dont jadis il écoutait la musique et les paroles.
À propos du livre de Louis Wolfson, Le Schizo et les langues

En 1895, une langue nouvelle apparaît, celle du cinéma. Les hiéroglyphes du rêve sont déchiffrés. Naissent Anna Freud et Robert Fliess. Marcel écrit les premières lignes de Jean Santeuil. La même année. Le 14 janvier 1898, manifestant son indépendance — mais c’est par l’écriture qu’il la démontrera — vis-à-vis du Faubourg Saint-Germain, un Proust militant se révèle, signant et faisant signer, pour la révision du procès Dreyfus, un Manifeste qui paraît dans L’Aurore. En juillet 1909, il commence la Recherche. Freud, cette année-là, est aux États-Unis où il donne, en allemand, cinq conférences sur la psychanalyse. Il peut maintenant défier la Société des médecins de Vienne [5]. Marcel, lui, fait ses adieux à ses amis « Je suis sur le point de me cloîtrer pour un long travail entrepris [6]. » Pour l’un comme pour l’autre, il fallait sortir du discours d’un groupe, de sa musique, devenus insupportables, avant d’inventer une langue autre ou une façon inédite de parler sa propre langue, ce qui revient au même. En ce qui concerne Spinoza, il y a un mystère. À quelle activité se consacra-t-il après son excommunication en 1656 ? On perd sa trace, en fait, pendant cinq ans. Le Traité de la réforme de l’entendement est écrit en 1661. En latin.

— Je ne vois pas bien ce que vient faire ici Wolfson, que vous invoquez en exergue à ce paragraphe.
— Sa douloureuse folie exprime, m’a-t-il semblé, quelque chose d’important. « Le psychotique », comme lui-même s’intitule, l’inconscient à fleur de peau, est mal protégé vis-à-vis du sens des paroles qui lui sont adressées. Leur signification, en revanche, ne lui pose pas de problème particulier. Il lui faut donc inventer une façon, nécessairement délirante, de s’en sortir. En traduisant les mots dans une langue différente, il gardera leur signification tout en abolissant la chanson qui les enveloppait et qui le faisait souffrir, cette chanson que les « normaux » entendent à peine. Leur sens.
Or, chaque groupe a sa langue, qui est langue étrangère pour les autres groupes. « Une raison de plus de se méfier des juifs ils sont doués pour les langues étrangères », écrivait Hitler dans Mein Kampf.

Le nazisme avait sa langue, dont la signification et le sens sont, respectivement, l’objet d’une réflexion dans deux livres, en quelque sorte complémentaires LTI, la langue du IIIe Reich [7] et Rêver sous le IIIe Reich [8]. Dans le premier, V. Klemperer montre comment des slogans repris en chœur, des mots, des locutions, des tournures grammaticales, martelés dans des haut-parleurs, reproduits à des millions d’exemplaires, peuvent s’infiltrer dans la chair et le sang d’individus, leur dicter leurs pensées, leurs sentiments. C. Beradt, dans le second livre, suit l’idéologie nazie jusqu’au cœur des rêves. Dans les deux textes, étrangement, passe le même air de musique Horst Wessel Lied, le chant des S. A. Ce refrain brutal, scandant un défilé militaire, frappe douloureusement Klemperer lorsque, de chez lui, soudain il l’entend. C’est ce même chant qui est retrouvé dans les associations d’une jeune femme dont Beradt raconte le rêve. Un rêve apparemment désespéré où il est question d’une « langue de plomb », de « gens de plomb qui ne peuvent se lever ». Ce qui nous en parvient, dans sa forme kafkaïenne, par sa musique, nous saisit. Nous plombe, comme dit F. Gantheret dans sa postface. Un rêve qui pourtant, à sa façon, clandestinement, face à l’intrusion d’une langue, résiste.

Parce qu’ils ont été exprimés dans une certaine langue, des sentiments inconnus peuvent surgir « effrontément » (comme dans L’Arrêt de mort de Blanchot), nous surprendre, nous tromper. Althusser, membre du Parti, raconte une réunion au cours de laquelle devait se décider l’exclusion d’Hélène, sa propre femme « Quand vint le moment du vote, toutes les mains se levèrent [...] et je vis à ma honte et stupéfaction ma propre main se lever je le savais depuis longtemps, j’étais bien un lâche. » Comment ne pas évoquer ici les observations de patients au cerveau « divisé » dont nous avons déjà parlé ? « Nous sommes automates dans les trois quarts de nos actions », disait Leibniz. Chacun en a fait l’expérience, la langue d’un groupe, sa musique, une certaine tonalité, l’intensité émotionnelle de ce qui s’y passe peuvent induire à notre insu, comme si nous étions dans une sorte d’hypnose, des comportements, des paroles quasi incontrôlables.

Quand Proust dit que les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère, cela signifie, aussi, qu’ils sont l’œuvre d’hérétiques, d’êtres qui longtemps n’ont pas trouvé leurs mots dans la langue commune. Et qui, lorsqu’ils ont osé sortir de cette aphasie, blessés, meurtris, se sont alors rendu compte que personne ne les comprenait.

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Max Dorra, Quelle petite phrase bouleversante au cœur d’un être ? Proust, Freud, Spinoza. Éditions Gallimard, Paris, 2005, Collection « Connaissance de l’Inconscient, Série Tracés » .

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Dernier livre paru de Max Dorra : Lutte des rêves et interprétation des classes, Éditions de l’Olivier, Paris, 2013, Collection « Penser/Rêver ».

Notes

[1H. Meschonnic, Spinoza, poème de la pensée, Maisonneuve et Larose, 2002, p. 280.

[2Vingt ans après, le cartésien Van den Enden refusera la confession, avant d’être pendu parce qu’il avait conspiré contre Louis XIV pour tenter d’instaurer en France une sorte de république. S. Nadler, Spinoza, une vie, op. cit., p. 131-132.

[3C’est dans sa traduction latine que Spinoza lira le Discours de la méthode, paru en français sans nom d’auteur. Quatre ans plus tard, on le sait, Descartes écrira les Méditations métaphysiques en latin, langue de la Sorbonne. A. Badiou parle de « désir frontal d’écriture maternelle, sans chercher une rupture anarchique avec les institutions savantes » (« Français » dans le Vocabulaire européen des philosophies sous la direction de B. Cassin), Seuil/Le Robert, 2004, p. 465. Les ruptures de Spinoza, décidément, étaient plus radicales que celles de Descartes.

[4J.-Y. Tadié, Marcel Proust. Biographie, op. cit., p. 443.

[5« Pendant plus d’une décennie après ma séparation d’avec Breuer, je n’ai jamais eu de partisans. J’étais totalement isolé. À Vienne on m’évitait, à l’étranger on ne s’intéressait pas à moi. L’Interprétation des rêves, paru en 1900, fut à peine mentionné dans les revues spécialisées. [...] Disant cela, je ne me réfère pas au fait du refus en lui-même ou au caractère péremptoire de celui-ci [...] Mais au degré d’orgueil, de mépris sans scrupule de la logique qui éclatèrent alors, à la brutalité et à l’indélicatesse des attaques, il n’y a aucune excuse », S. Freud, Selbstdarstellung, Sigmund Freud présenté par lui-même, Gallimard, 2003, p. 161 et 165.

[6Lettre à Louisa de Mornand, in G. D. Painter, Marcel Proust, vol. II, op. cit., p. 192. Proust continue de sortir en réalité, mais maintenant, c’est avant tout pour retrouver certaines sensations, rafraîchir des souvenirs. Nourrir l’œuvre en cours. Cf. annotations de F. Leriche, in M. Proust, Lettres, Plon, 2004, p. 430 et 546.

[7Albin Michel, 1996.

[8Payot, 2002.