La science romantique d’Alexandre Luria

, par Hervé Hubert, Maria Karzanova

Alexandre Luria (1902-1977) psychologue russe, est reconnu mondialement en sa qualité de fondateur de la neuropsychologie classique. Il a été « le neuropsychologue le plus important et le plus fécond de son temps » écrivait Oliver Sacks, neuropsychologue américain récemment disparu, auteur du fameux L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau paru au Seuil en 1988.
Considéré comme à la fois classique et hors norme, son travail scientifique sur les neurosciences est marqué par deux points : son intérêt pour le fait concret en psychologie d’une part et l’influence freudienne d’autre part. Cette discrète division entre le discours scientifique et la clinique singulière en fait un hérétique voilé à l’égard du discours universitaire qui prédominait en Union Soviétique à cette époque.
« Hérétique romantique », il a publié deux histoires cliniques qui ont touché par la mise en avant de la valeur humaine personnelle. Anomalies face au primat de l’anonymat prévalant dans le discours scientifique, ces deux romans cliniques sont La prodigieuse mémoire et L’homme dont le monde volait en éclats. Ils ont été les deux grands repères cliniques dans la mise en place de son travail théorique novateur.

Ayant trouvé un abri dans des recherches sur le cerveau humain quelque années après la mort de l’autre grand psychologue soviétique, Lev Vigotski (1896-1934), Alexandre Luria est devenu un savant renommé dans ce domaine. C’est à partir des recherches luriennes sur l’anatomie et la physiologie du cerveau humain que ce dernier a été perçu comme système strictement hiérarchique. Luria a cependant créé un paradoxe : la branche dominante qu’il a initiée dans le monde scientifique s’intègre dans le discours scientifique actuel, mettant au centre l’organisme comme système et dans le même temps, il y a transmission d’un « hors-norme ».

1. Un fondateur divisé dans son rapport au savoir

JPEG - 20 ko
Alexandre Luria (1960’s)
© Collection particulière

Nous souhaitons mettre en avant dans le débat, le fait que le fondateur de la neuropsychologie lui-même, occupait une position que l’on peut dire « en marge » vis-à-vis de l’objet de sa création. Ainsi qu’il l’écrivait dans sa correspondance avec le grand neurologue du monde anglo-saxon, Oliver Sacks, Luria se sentait contraint de produire deux sortes d’ouvrages : des ouvrages systémiques, nanométriques, d’une part, comme par exemple Les fonctions corticales supérieures de l’homme, et d’autre part, des ouvrages où il étudiait l’aspect romantique et idiographique de la science, aspect ignoré et refoulé par les autres scientifiques de son époque. Luria pensait que s’il n’y a que l’aspect systémique du fait humain qui est étudié, il est facile de passer à côté de phénomènes cliniques tout à fait essentiels, sans s’en rendre compte. Dans ses deux essais dits « romantiques » [1], l’analyse porte précisément sur ce qui est rejeté par d’autres auteurs, à savoir ce qu’il se passe sur l’autre scène, sous le masque du système « mémoire – perception – attention – sensation » classique.

Si nous nous intéressons au travail de Luria aujourd’hui c’est pour souligner son approche différentielle de l’être humain et que dans ce différentiel-là, de l’hérétique pourrait apparaître pour certains. Si, d’une manière générale, les scientifiques partent d’une conception du savoir où le trou comme élément topologique fondamental est rejeté, Luria introduit cette dimension antroupologique au sein du discours scientifique.
Quel est le mécanisme qui explique qu’un homme qui a tout perdu, y compris la mémoire, et dont le monde vole en éclats, retrouve l’élan de la vie et se reconstruit en tant que personne désirante ? Et pourquoi un autre qui possède une mémoire prodigieuse et extraordinaire, perd ses repères dans la réalité et plonge dans une passivité rêveuse ? A ces questions, Luria répond : « Nous ne le savons pas ». Il y a quelque chose dans l’être humain qui ne peut être réduit au système « mémoire – perception – attention – sensation ». Quelque chose qui s’impose d’emblée comme un trou dans ce savoir académique.

2. La neuropsychologie classique et le discours universitaire

La neuropsychologie qui naît en Russie Soviétique est une science de l’hémisphère gauche, qui, comme l’on sait, est une science des systèmes hiérarchisés : même anatomiquement, celle-ci est mieux structurée que l’hémisphère droit où les limites entre les différentes zones sont moins nettes. Cette rigueur anatomique et physiologique n’est pas sans rapport avec le fait que l’hémisphère gauche entretient un lien intime avec l’organisation du langage. De fait certains pourraient s’amuser à chercher l’inconscient « structuré comme un langage » dans l’hémisphère gauche…

Au sein de la neuropsychologie classique, l’hémisphère droit posait régulièrement plus de problèmes épistémologiques que l’hémisphère gauche. Bien que presqu’aussi fréquents que les syndromes de l’hémisphère gauche, ceux de l’hémisphère droit furent toujours considérés comme plus énigmatiques et fascinants. Et, par conséquent, beaucoup moins connus : seul, le syndrome de la négligence latérale gauche a attiré l’attention des chercheurs soviétiques.

En effet, les syndromes dus à une lésion dans l’hémisphère droit produisent des phénomènes angoissants des plus étranges qui ne peuvent être décrits qu’en termes d’Unheimlich (inquiétante étrangeté). Certains auteurs, comme Pötzl, Head, Sacks, etc., décrivent des phénomènes qui impressionnent par leur caractère invraisemblable, parfois même comique. Les sensations d’avoir une jambe de bois, la partie gauche du corps amputée, d’être réduit uniquement à être une tête sur des épaules, le fait de ne pas savoir que faire de sa vessie, etc., appartiennent aux syndromes de l’hémisphère droit. Certaines sensations sont tellement étranges qu’il est quasiment impossible de les faire passer par la parole. Il n’est donc pas étonnant que dans l’histoire de la médecine, même relativement récente, il arrivait souvent d’hospitaliser les patients présentant de tels symptômes non pas au service de neurologie mais en psychiatrie, tellement ces sensations renvoient à l’Unheimlich du corps morcelé.

Ainsi, les études sur l’hémisphère droit furent rares. Parmi les recherches effectuées par les scientifiques russes, seule l’étude faite par Leontiev (1903-1979) et Zaporozhets (1905-1981) peut être mentionnée. Cette étude relate des expériences de deux cents soldats blessés au cours de la Seconde Guerre mondiale. La phénoménologie y est passionnante. Les descriptions cliniques frappent par leur caractère inattendu. Cependant, l’analyse de ces phénomènes est beaucoup moins passionnante : celle-ci est focalisée sur les systèmes, en même temps que la subjectivité du vécu réel de l’altérité du moi corporel est déniée. Et la pensée mécanique, présente dans ce travail, traverse toute la théorie de la neuropsychologie classique.

Il ne nous parait pas sans importance que la neuropsychologie classique qui se base sur le système fonctionnel où tout élément a sa place, ait vu sa naissance en Russie Soviétique.
C’est ici que Jacques Lacan pourrait nous éclairer quant à la pensée mécaniste systémique. Dans son séminaire L’envers de la psychanalyse, il construit sa théorie des quatre discours : discours du maître, discours universitaire, discours de l’hystérique, discours psychanalytique. La critique essentielle que Lacan émet au sujet de l’Union Soviétique est l’universalité du discours de l’Université. Voici ce qu’il dit à ce propos dans le séminaire L’envers de la psychanalyse : « La configuration des ouvriers-paysans a tout de même abouti à une forme de société où c’est justement l’Université qui a le manche. Car ce qui règne dans ce qu’on appelle communément l’Union des républiques socialistes soviétiques, c’est l’Université » (Lacan, 1991, p. 237). Ce n’est pas le discours du maître qui est mis en avant, mais le discours universitaire qui a le savoir en position d’agent de production, qui commande la production. L’être se trouve réduit au savoir avec la toute-puissance de la bureaucratisation. La notion de Vérité qui est à percevoir justement en tant qu’un abîme que l’indicible creuse au centre du savoir est à voiler. Et c’est à cette place que vient le discours universitaire : le Maître commande la production d’un savoir universel qui cache l’imminence du trou au sein de son fonctionnement.

Le concept de trou est fondamental en sa qualité de moteur tout autant pour le collectif que l’individuel. C’est dans ce lieu de l’indicible que se place le discours psychanalytique avec la dimension de supposition en tant qu’elle attribue une signification de jouissance à un autre. C’est à travers l’expérience psychanalytique que l’existence de ce trou, cette place vide se dévoile. Le savoir universitaire supprime justement le trou où se place le sujet supposé savoir, le pivot dans le discours analytique.

De ce point de vue, la neuropsychologie classique en tant qu’elle est une science systémique mettant au centre une entité, celle des fonctions « mémoire — perception — attention — sensation », peut être considérée comme un symptôme de l’Union Soviétique, le discours hérité du concept hégélien de savoir absolu.

3. Le rapport de Luria à l’œuvre freudienne

Le fondateur de cette branche du savoir scientifique, Alexandre Luria, est le produit de son époque, et ses recherches scientifiques aboutissent à la création d’un savoir neuropsychologue contemporain. Cependant, il se trouve, étranger lui-même vis-à-vis de l’objet de sa création, étranger au centre du familier universitaire.
Comment pourrait-on oublier en effet que tout de suite après la Révolution d’octobre 1917, dans cette période où la psychanalyse freudienne prospère en Russie post-tsariste, Luria écrit à Freud afin de lui demander son accord pour traduire ses ouvrages en russe ? De même en 1922, le jeune Luria a 20 ans et devient membre progressiste de la Société Russe de psychanalyse qui continuera à exister jusqu’en 1930.
Marqué d’emblée par la pensée freudienne, il n’a jamais renoncé à cette influence, comme on aurait pu le croire. Il suffit d’examiner de plus près sa théorie des trois blocs du cerveau, sommet de la pensée scientifique lurienne, pour percevoir le transfert de Luria vers l’œuvre freudienne. Voici la deuxième topique de Freud : le Ça, le Moi, le Sur-Moi. Et voici les trois blocs du cerveau. Le premier bloc, énergétique, la source inépuisable et le médiateur de l’énergie ne se rapproche-t-il pas du Ça freudien ? Le deuxième bloc, dit de perception et d’analyse de l’information, ne renvoie-t-il pas à l’instance du Moi ? Le troisième bloc, de programmation et de contrôle, ne fait-il pas penser au Surmoi ?

Au début de sa carrière professionnelle, le révolutionnaire Luria avait l’ambition de découvrir une nouvelle psychologie qui pourrait recouvrir l’approche idiographique et nanométrique. Cela le poussa à rejoindre Vigotski dans la quête d’une nouvelle science. Réfugié dans les neurosciences après la mort de ce dernier, il est parti d’un discours purement scientifique et systémique pour arriver, vers la fin de sa vie, à l’objet fantasmé au début. La correspondance que Luria entretenait avec Oliver Sacks, et dont celui-ci parle dans son livre Sur une jambe, fait penser que la neuropsychologie classique était un simple outil dans sa quête ; outil et non pas objet orientant son désir.

Ainsi, dans le dernier chapitre de son autobiographie scientifique, Luria parle de cette division entre l’outil et le désir, division symptomatique entre la science classique et la science romantique ; entre le nanométrique et l’idiographique. La science classique est destinée à catégoriser les éléments et élaborer les concepts abstraits pour produire un savoir universel. Cependant, indique Luria, ce savoir universel annule quelque chose de vivant. Au sein du savoir absolu qui est le produit de la science hérité de Hegel, le concret fait trou et peut se trouver rejeté de façon radicale. Pendant tout son parcours scientifique, Luria réfléchissait comment ne pas perdre de bases scientifiques, tout en préservant le « romantisme » de la science. « Grise est la théorie, mais toujours vert est l’arbre de vie », dit-il en se référant à la phrase de Méphisto.

Le terme « romantique », Luria s’en sert pour désigner l’objet qui l’attire, qui n’est pas le même que celui de la science classique. « Mon approche a été à la fois classique et romantique ; mais il m’est arrivé dans ma vie de me basculer vers la science romantique » [2]dit-il dans son autobiographie. En d’autres termes, Luria est devenu hérétique à son œuvre.
En effet, tout en appartenant à l’école classique, il est le premier dans l’histoire de l’école russe à présenter l’étude d’un cas clinique singulier. Au début de La prodigieuse mémoire, il écrit ceci : « L’auteur espère que les psychologues qui l’auront lu voudront de leur côté découvrir et décrire d’autres syndromes psychologiques et analyser les traits caractéristiques qui apparaissent à la suite du développement particulier de la sensibilité ou de l’imagination, de l’esprit d’observation ou de la pensée abstraite, ou encore de l’effort de volonté dans la poursuite d’une idée. Ce serait le début d’une psychologie concrète qui n’aurait pas perdu pour autant son côté scientifique » (Luria, 1995, p. 198).

Ses deux cas cliniques, La prodigieuse mémoire et L’homme dont le monde vole en éclats sont écrits dans la dernière décennie de sa vie (en 1968 et 1971) et peuvent être considérés comme retour vers l’étude d’un cas singulier qui se démarque du savoir universel. Il s’agit des deux hommes. Tous les deux présentent une fonction psychique qui ne s’inscrit pas dans les normes scientifiques. Tous les deux posent une énigme pour la science classique en faisant surgir le côté « romantique » d’Alexandre Luria. Celui-ci revient vers la fin de sa vie à la clinique concrète et singulière, ce qui relève, d’une certaine manière, d’un retour à Freud, autre neurologue hérétique : ce qui est désormais mis en avant — c’est l’étude d’un cas clinique.
C’est ce retour de Luria à Freud qui contribua à l’invention d’un nouveau domaine du savoir qui est la neuro-psychanalyse. Prononcé par Mark Solms et développé par Oliver Sacks, ce courant naquit d’un rapport particulier que Luria entretenait avec l’œuvre freudienne.

4. Le cas de L’Homme dont le monde vole en éclats

JPEG - 195.8 ko
© Maria Karzanova

Le cas de L’Homme dont le monde vole en éclats est non seulement l’histoire d’un patient de Luria, mais aussi l’histoire d’un transfert. Luria n’est pas l’auteur de ce livre à proprement parler. C’est Zassetski, son patient, qui écrit son histoire pour faire sortir du silence sa souffrance muette d’un soldat anonyme, un parmi d’autres, blessé au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Son récit c’est « l’histoire d’une balle qui a pénétré dans le crâne d’un homme, touché son cerveau, et fait voler un univers en éclats, le laissant irrémédiablement disloqué » (Luria, 1995, p. 25). C’est l’histoire du traumatisme qui fait trou à la fois dans son cerveau ainsi que dans l’organisation symbolique du monde.

La blessure que Zassetski reçut en 1943 par les éclats d’obus a gravement endommagé la région pariéto-occipitale du cerveau. La zone atteinte chez ce patient est le deuxième bloc du cerveau qui se situe dans les parties postérieures des deux hémisphères, indique Luria dans ses observations médicales. Son rôle principal est de recevoir, traiter et conserver les informations qui parviennent du monde extérieur à l’individu. A l’intérieur de ce deuxième bloc se situe une région très importante, la région pariéto-occipitale, dite associative : elle se trouve en profondeur sur le croisement des zones occipitale, pariétale, temporale et se relève responsable des synthèses visuelle, auditive, spatiale. Autrement, les relations complexes synthétiques entre les sensations élémentaires qui proviennent de différentes modalités seraient impossibles.

La vision de l’individu reste relativement indemne : il continue à percevoir les objets séparément et peut aussi reconnaître les objets au toucher, entendre les sons, un discours. Mais une capacité très importante est atteinte : il ne peut rassembler les impressions en un tout... Par conséquent, le sujet est condamné à vivre dans un univers éclaté. Il continue à sentir son bras, sa jambe. Mais quelle jambe, droite ou gauche ? Comment positionner correctement les parties du corps, perçues comme pièces détachées ?
Zassetski, le patient de Luria, ressent sa jambe au-dessus du bras. Sa tête est d’une taille immense par rapport au reste du corps. Il ne sait plus à quoi correspond une sensation de pression au bas du ventre. Le niveau des significations des sensations cénesthésiques est atteint.
Le même syndrome touche le langage. Les catégories sémantiques « au-dessus — au-dessous », « plus — moins », « gauche — droite », « le frère du père », « le père du frère », etc., sont dépourvues de toute signification. De ce fait, les objets ne sont plus reliés sémantiquement.

Chez Zassetski, le trouble du langage, l’aphasie, touche à la fois les liens de contiguïté, de la métonymie, ainsi que ceux de la métaphore. Le fonctionnement d’une proposition est défectueux du fait que les relations entre les éléments sont perdues. « Lorsqu’il écoute son interlocuteur ou le contenu d’une émission de radio, en s’efforçant de comprendre le sens d’un récit dans son intégralité, Zassetski se trouve face à un écran de mots séparés, non reliés les uns avec les autres, fractionnés, indéchiffrable... » (Luria, 1995, p. 60). Le sujet est en difficulté pour établir une métonymie comme enchaînement d’éléments reliant une phrase.
En même temps, il évoque à plusieurs reprises sa difficulté d’associer un mot à une chose. A titre d’exemple, il voit un chat et il sait de quel animal il s’agit, mais il doit faire un effort pour trouver le mot « chat ». Il y a donc une coupure entre le mot et la chose, coupure qui produit une véritable difficulté pour trouver ou extraire un mot parmi d’autres. Ou, autrement dit, pour établir une métaphore.

Ainsi, la blessure Zassetski entraîne une considérable aliénation des mots : que ce soit de l’ordre de l’écrit ou de la parole, ceux-ci sont vécus comme provenant d’une langue étrangère. « Toute lettre m’est étrangère, est inconnue, je me contente de la regarder... J’ai l’impression d’avoir affaire à des lettres étrangères. Je regarde le nom du journal. Il est écrit en gros caractères et me paraît familier, mais ce n’est cependant pas du russe » (Luria, 1995, p. 90), écrit-il.
Encore plus étrange est la façon dont Zassetski vit son corps. Tout d’abord il présente le symptôme de la négligence spatiale unilatérale : le patient ignore ce qui est du côté droit de son corps. « Plus tard je reviens à moi ; je regarde du côté droit, et je constate avec effroi que la moitié de mon corps a disparu. Je me demande non sans frayeur où sont passés mon bras et ma jambe droits et toute la moitié droite de mon corps. Je remue la main, les doigts de la main gauche, je la sens, je la touche, mais je ne vois pas les doigts de ma main droite, je ne les sens même pas ; l’inquiétude m’étouffe » (Luria, 1995, p. 67), dit Zassetski.

Parfois, certaines parties de son corps se trouvent modifiées et perdent leur place habituelle. Par conséquent, leur fonctionnement se révèle énigmatique. Le corps perd l’ordre hiérarchique acquis au cours du stade du miroir. L’unité qui rassemble le corps morcelé explose, différents parties restent détachées l’une de l’autre. L’ordre différentiel qui attribue une place fixe à chaque partie du corps fait défaut.
Avant l’âge de 6–18 mois, lorsque l’image perçue dans le miroir vient donner une forme unifiée au corps humain, celui-ci est vécu en tant que morcelé. Les sensations fragmentées viennent à la fois de l’extérieur et de l’intérieur sans que la différenciation puisse être faite. A ce stade, le sujet n’a pas de corps mais des organes disjoints. Cela est normal et familier — heimlich. Cependant, une nouvelle confrontation au morcellement corporel après la traversée du stade du miroir (notamment dans une maladie neurologique), se manifeste souvent comme inquiétante et étrange. Ce qui est angoissant actuellement — unheimlich — ne l’était pas : cela était un phénomène familier. Ce n’est qu’après-coup que cela devient inquiétant.

Le signifiant que Zassetski trouve pour signifier cette expérience corporelle angoissante est : « dérangement du corps » (Luria, 1995, p. 68). En russe, le signifiant utilisé par le patient peut avoir plusieurs significations. Hormis le « dérangement », on peut parler aussi de « l’embarras » et de la « perplexité ».
Zassetski, depuis sa blessure, est sujet à nombreuses pertes. Un des derniers chapitres du livre s’intitule « J’ai perdu tout mon savoir ». Il ne met pas au centre de sa souffrance psychique les dérangements du corps, de l’espace, les phénomènes visuels. Ce qui le fait le plus souffrir concerne ce qui se passe au niveau du signifiant. Il nomme sa déficience principale : « la perte du discours de la mémoire » (Luria, 1995, p. 116).

Les premiers jours après le traumatisme, il ne peut se souvenir de rien, ni son nom, ni les noms de ses proches, ni de sa région natale. Au fur et à mesure, les images fragmentées commencent à revenir pour disparaître aussitôt. L’amnésie qui efface les souvenirs du passé s’aggrave d’une impossibilité quasi-totale d’apprendre du nouveau. Il ne retient que très peu et, dès qu’il fait un effort, les maux de tête violents l’oblige à abandonner.
Par conséquent, Zassetski vit dans l’univers coupé du savoir qu’il possédait dans le passé et de toute possibilité de se le réapproprier. « Rien ne subsiste dans ma mémoire. Même quand il s’agit de lire, au bout du troisième mot, tout s’évapore » (Luria, 1995, p. 173), dit Zassetski. « Il m’arrive même d’oublier les parties de mon corps » (Luria, 1995, p. 124), ajoute-t-il.

Les cours spécialisés lui permettent de réapprendre l’alphabet, mais la spécificité de son traumatisme crânien rend toute lecture quasiment impossible : il voit trois lettres à la fois, et pendant qu’il cherche les lettres qui suivent, il oublie déjà les précédentes : « Quand j’essaie de lire un livre, je ne peux voir que trois caractères à la fois... J’oubliais souvent, avant de lire toutes les lettres d’un mot, le mot lui-même, et j’étais dans la nécessité de relire les lettres du mot pour le comprendre. Il m’arrivait fréquemment de lire un mot sans en comprendre le sens, uniquement pour le lire. Quand je veux comprendre le sens, il faut également attendre un laps de temps nécessaire à la compréhension. Une fois que j’ai lu le mot et en ai compris le sens, je peux avancer, je lis un seconde mot, j’en comprends le sens, j’en lis un troisième, j’en saisis le sens, mais, à ce moment-là, je ne me rappelle plus précisément le sens du premier mot et parfois du deuxième, je les ai déjà oublié et je suis dans l’incapacité de m’en souvenir malgré toute ma volonté et tous mes efforts » (Luria, 1995, p. 96).

La « découverte décisive » est liée à l’écriture. Au tout début, c’est aussi difficile que la lecture : il doit réfléchir à chaque lettre, à son image graphique. Or, la lésion a détruit les aires visuelles et sensori-spatiales du cortex : quand il réfléchit à l’image d’une lettre, la tâche de l’écriture devient impossible. Cependant, il peut y avoir d’autres techniques d’écriture. Luria en découvre une spécialement adoptée pour son patient : il propose à Zassetski de se baser non pas sur l’image graphique mais sur le facteur moteur, indemne chez le patient. Il suffit juste que celui-ci fasse appel au savoir-faire automatique ! « Un beau jour, au cours d’une séance du travail, le professeur s’approche subitement de moi et, très simplement, comme toujours avec ses patients, il s’adresse à moi et me demande d’écrire quelque chose non plus lettre après lettre, mais sans quitter de la main le crayon ni la feuille. Après m’être fait redire deux fois la demande, j’ai répété plusieurs fois le mot « sang » et finalement, j’ai pris le crayon pour l’écrire rapidement. Je ne savais même pas ce que j’avais écrit, étant donné que j’étais incapable de me relire » (Luria, 1995, p. 100).
Après cette découverte, il se lance dans l’écriture immédiate, sans réfléchir. La décision d’écrire son histoire vient aussitôt. Il veut que sa souffrance muette se sache. Qu’elle apporte au savoir permettant de guérir d’autres gens. C’est ainsi que démarra le travail de Sisyphe ! Pendant vingt-cinq ans, Zassetski écrit et réécrit son histoire. Pour lui, les mots qu’il trouve ne sont pas suffisamment précis, mais étant donné qu’il ne peut pas relire ce qu’il écrit, il faut tout recommencer encore et encore pour produire les phrases qui seront oubliées aussitôt.
Finalement, ce travail titanesque comporte 3 000 pages, 3 000 pages du texte en boucle écrit avec du « sang ». Il revient là d’où il part et ça se répète à l’infini : « je suis toujours dans le cercle maléfique du temps : je ne peux pas briser le cercle, en sortir pour redevenir sain » (Luria, 1995, p. 190).

JPEG - 2.8 Mo
© Maria Karzanova

Quel est le statut de cette écriture qui disparaît une fois déposée ? « J’essaie d’habitude d’avoir recours à l’écriture automatique tout en restant incapable de me relire ; de fait, je ne comprends même pas mes écrits » (Luria, 1995, p. 104), dit Zassetski. Les écrits se détachent du corps pour être d’emblée perdu à jamais : pour les retrouver, il doit tout recommencer. A l’instar de Sisyphe, il est condamné à pousser son fardeau au plus haut pour ne jamais atteindre le sommet visé.
Cependant, ce labeur infini permet au sujet de récupérer une certaine valeur, un objet plus-value qui le pousse à la vie pour ne pas sombrer dans la mortification post-traumatique. Avec son travail d’écriture, il fait une tentative de guérison visant non seulement à améliorer la mémoire, mais avant tout à récupérer une part de couleur de la jouissance qui ne serait pas celle de la pulsion de mort.
Ainsi, Zassetski n’est plus un martyr muet du Réel de son cerveau. Il ne subit pas passivement les conséquences du traumatisme : il devient celui qui développe une activité artistique à la place de la mort de toute pensée. Au lieu de sombrer dans la position mélancolique, le sujet Zassetski récupère un peu de valeur en faisant circuler l’objet petit a.

Serait-il possible de mettre en place cette activité créatrice en dehors de la relation particulière que Zassetski entretenait avec Luria ? Si l’on avait mis Zassetski face à l’ordinateur destiné à réapprendre à l’individu certaines fonctions comme c’est le cas dans plusieurs centre neurologiques y aurait-il eu création ? Ce n’est pas sûr ! Le mouvement transférentiel permit à Zassetski de construire un lieu d’adresse pour pouvoir déposer sa parole et ses écrits. Sans cesse, il s’adresse à Luria : il note tous les changements dans son état, toutes ses sensations avec la précision d’un scientifique. D’un côté, il espère avoir la réponse et le remède à sa maladie, de l’autre côté, il se rend au service de la science pour apporter un savoir.
Voici ce que dit Georges Bruner, un collègue de Luria : « Je me souviens des séances que j’avais avec Zassetski, de l’amour qu’exprimaient ses yeux quand il parlait du « professeur ». Je me souviens de l’insistance avec laquelle il se battait contre sa maladie en essayant de comprendre ce que ça veut dire « Nicolas a sauvé Vera », « Tom a frappé Michel », et ainsi de suite. Il faisait ça pour lui-même, pour le professeur, pour moi — pour la science. Il voulait que sa vie ait un sens » [3].
« Romantique » ? Certes ! « Hérétique » ? Probablement... La pratique sous transfert qui naît de ce mélange est néanmoins essentiel pour que l’être humain qui a tout perdu puisse désirer, aimer et jouir de la vie et non de la mort...

Conclusion

Les derniers éléments fournis dans l’observation mettent en évidence la fonction de l’amour dans cette clinique « romantique ». Le transfert dans l’orientation psychanalytique du terme est pour Lacan de l’amour adressé au savoir. Luria a su prendre cet élément clef de la clinique d’une psychologie concrète du fait de l’influence freudienne. Prendre la dimension transférentielle est aussi prendre celle de la supposition dans le savoir, caractéristique du transfert psychanalytique, supposition qui révèle le trou dans le savoir absolu.

Cette supposition d’une influence freudienne permet d’expliquer l’autre versant clinique inauguré par Luria et qui donnera naissance à la neuropsychanalyse.
Le débat reste ouvert quant à l’influence de la pensée de Marx dans cette invention de la clinique romantique. L’historien de la philosophie François Châtelet insiste dans son ouvrage sur Hegel (Châtelet, 1968, p. 199) pour dire que Marx construit un autre mode de rapport au savoir que celui porté par Hegel, ce dernier ayant cru réaliser dans son œuvre, le rêve du savoir absolu. Pour Marx contrairement à Hegel, la dialectique n’est pas une méthode et Marx oriente de façon décisive la pensée philosophique vers le concret en opposition à l’abstraction hégélienne. Est-ce Marx qui inspire aussi Luria lorsqu’à partir de sa clinique romantique, il appelle de ses vœux une psychologie concrète ? Il est frappant en tous les cas, de retrouver ce terme de « psychologie concrète » chez des marxistes en lien avec la psychanalyse tels que Georges Politzer en France ou Lev Vigotsky en Union Soviétique.

Maria Karzanova
Hervé Hubert

Enregistrer au format PDF
Référence pour citer l'article : Hervé Hubert, Maria Karzanova, « La science romantique d’Alexandre Luria », L'Airétiq [en ligne] (12 juin 2016), http://www.lairetiq.fr/La-science-romantique-d-Alexandre-Luria (page consultée le 22 octobre 2017)

Notes

[1Le terme utilisé par Luria afin d’intituler le dernier chapitre de son autobiographie scientifique.

[2Le texte de l’autobiographie scientifique écrit par Luria n’a pas été traduit en français. La traduction est de Maria Karzanova.

[3Traduction par Maria Karzanova.

Bibliographie

François Châtelet, Hegel, Paris, Le Seuil, 1968.

Jacques Lacan, « La science et la vérité », in Les Écrits, Paris, Le Seuil, 1966.

Jacques Lacan, Séminaire XVII : L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991.

Alexandre Luria, Потерянный и возвращённый мир [1971], trad. fr. L’homme dont le monde volait en éclats, Paris, Le Seuil, 1995.