Le point G n’existe pas

, par Sophie Lac

Bouche... insituable, ambiguë... Lorsqu’il s’agit de sa localisation, même Google Maps ou les drones ont du mal à pointer d’un curseur les coordonnées de notre bouche, des bouches. En effet, elle se dérobe, sans cesse, et il est difficile d’en dessiner les contours, même si toutes les langues ont dans leur vocabulaire l’équivalent de ce signifiant bouche en français.

Pourtant, de loin, lorsque nous essayons de la décrire, nous avons la sensation de bien voir ce dont nous parlons lorsque nous prononçons ce mot, et les expressions ne manquent pas pour lui donner corps. Mais quand il s’agit d’en parler, de la définir, nous nous apercevons que, à y regarder de plus près, l’image de la bouche n’est qu’une multitude de pixels, et nous finissions par dire : « Bah oui ! tu sais, c’est ça ! », en montrant d’un geste de la main cet endroit de notre visage.

Cette étrangeté m’a alors rappelé le mythe du point G, point qu’il suffit de trouver à quelques centimètres de ceci et de cela du sexe de la femme, pour qu’elle ait un orgasme. Ce mythe raconte qu’il existe un lieu où nous pouvons être sûrs de notre coup, un endroit où ça marche, là où ça se passe, et que la femme ne simule pas. C’est pas du semblant avec le point G.

Et puis, exit ! le grand débat autour des femmes clitoridiennes ou des femmes vaginales qui déjà tentait d’universaliser le plaisir avec un mètre ! Désormais, le truc, c’est le point G ! « The place to be », en somme. Seulement, si c’était vrai, ça se saurait... La jouissance dite féminine, difficile de lui donner une forme, un lieu, elle glisse...

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Araki Nobuyoshi
« Fleurs »
Détail de la couverture du catalogue de l’exposition « Araki Nobuyoshi »
Une coédition Éditions Gallimard /
Musée national des arts asiatiques — Guimet
Sous la direction de Jérôme Neutres (2016)
© Tous droits réservés

Un peu comme Dieu aussi, difficile de dire où il se trouve, au Paradis, dans le ciel, sur la lune, derrière les nuages… nous n’avons finalement la preuve de son existence que lorsqu’il se manifeste à travers des signes, un éclair, un tsunami, des marques sur le corps. Effets de ladite cause.

La parole est un peu pareille d’ailleurs, nous ne savons pas où elle est, qui elle est, à quoi elle ressemble, simplement lorsque par exemple nous disons à la place d’un mot un autre mot, et que son sens nous parle, nous réalisons que nous n’étions pas là où nous nous pensions. Alors est-ce Dieu qui parle à notre place ou est-ce bien nous ? Ou, autrement dit, ces paroles sont elles à moi, m’appartiennent-elles ou sont-elles d’un et à un autre ?

La question de la propriété se pose alors, interrogation cachée derrière le mythe — encore un — du narcissisme et du moi qu’il s’agirait de réparer ou de bâtir pour bien délimiter le terrain entre l’autre et soi. Sauf que les checkpoints (p. ex. entre la Palestine et Israël) et la militarisation menaçante de ces zones entre un autre et soi, entre vous et nous, les vôtres et les nôtres, montrent qu’il n’y a rien d’évident à cette conception privatisante de la parole.

Et alors même que le corps, dès lors que nous parlons de ses trous nous semble bien poreux, nous pouvons voir combien nous sommes influencés par une conception organiciste de la psyché, avec la métaphore d’une réalité subjective et une réalité objective, avec un intime et un extérieur, un espace privé et un espace public.

D’ailleurs, la psychiatrisation du vivant tente de neutraliser cette chose que Freud a nommé inconscient en le situant, en l’attribuant à un lieu, car le dit inconscient nous fait dire des bêtises : trop libre, poétique et créateur, il s’invite lui-même et n’est jamais prévu au programme préalablement écrit.

Alors, certains disent que notre inconscient est à l’intérieur de notre corps, en nous, dans la tête, derrière notre cerveau, dans l’œil, la voix. L’inconscient, nous l’imaginons également comme étant cette chose latente la plupart du temps, en sommeil, et manifeste à certains moments. L’inconscient serait aussi nos secret, nos voix intérieures, nos hontes, nos culpabilités, nos fautes. Il suffirait alors de dire la vérité, d’avouer et de l’inconscient on en viendrait à bout.

Cependant, même avec de la bonne volonté, quelque chose paraît inachevée, nous disons communément qu’il y a comme un reste ; difficile donc de tout dire et d’en finir avec notre inconscient. Et puis, dès lors que c’est dit, nous avons souvent l’impression d’être passés à côté, d’y avoir été dans la parole, mais juste le temps d’un instant peut-être, et encore.

En tout cas, c’est fini : n’est plus. La porte s’est refermée, le passage qui permettait de voyager dans le temps et l’espace a disparu. Ici l’inconscient porte l’image d’un gros sac avec plein de mots, le « trésor des signifiants », qui s’ouvre et se referme, et « quand y’en a plus, y’en a encore ». Alors on va chez le psy pour se décharger, se vider, vider son sac, mais on touche jamais le fond ! Alors à quoi il sert le psy... ? Autant aller sur internet pour trouver des réponses à notre souffrance, lui, le détenteur du trésor des signifiants. Par contre, si nous ne trouvons pas ou si les conseils ne marchent pas, c’est de notre faute.

Vision il me semble un peu mélancolique et quantitative, comme Sisyphe avec son rocher, ou le tonneau des Danaïdes. De même qu’en Chine nous disons avoir une bouche mais qu’elle ne suffit pas toujours à dire et à se faire comprendre, nous pouvons peut-être alors penser qu’un lien existe entre l’imaginarisation quantitative de l’inconscient et l’idéal de compréhension, du même et de l’identique ?

Cette visée communicative me fait associer sur la vision de la traduction comme perte, comme trahison, et non comme transfert, mise en mouvement...

Tout ça pour dire qu’y a du trou.

En parlant de béance, reparlons de la bouche. Justement, elle est où, elle commence où et elle finit où ? Est-ce que ce sont les lèvres, le bout des lèvres, la langue, les dents, la salive, le début de la gorge ? La bouche est-elle à l’intérieur du corps ou à l’extérieur, est-ce qu’on embrasse la bouche ou les lèvres de l’être aimé ?

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Araki Nobuyoshi
« Fleurs »
« Ces fleurs...
ce qui d’une jouissance se démontre...
mais ne se montre pas... »
© Tous droits réservés

Car de quoi s’agit-il au juste lorsque nous parlons de la bouche ? Est-ce qu’elle est un organe, un orifice, un trou, un creux, un godet, ou une arme avec la morsure ? Quelle est sa fonction, son utilité, sa valeur ?

Le signifiant bouche semble Sans Domicile Fixe, il migre, se déplace, ne tient pas en place.

Durant notre séance Translangues [1], nous avons remarqué qu’elle était associée à la voix et à la parole. La bouche on la ferme ou on l’ouvre. Selon que l’on veut qu’elle devienne une voie d’échange — comme en coréen ou en espagnol où le bouche à oreille se dit bouche à bouche —, ou non : motus et bouche cousue ; en allemand, on tient la bouche.

Les interdits tombent sur la bouche aussi, nous ne devons pas parler la bouche pleine, alors même que la bouche est le premier lieu de plaisir pour un bébé, si bien que nous disons en Allemand « prendre le temps que ça se désintègre dans la bouche, tellement nous le savourons ». De même, lorsque nous dégustons un vin, nous disons que nous le prenons en bouche, et, en chinois, le caractère de bouche suivi d’échange signifient « fellation » tandis que les deux caractères en un signifient « mordre ».

Tout comme l’inconscient, la bouche facilite aussi l’imaginaire d’un intérieur et d’un extérieur. Ainsi, nous disons devoir nettoyer sa bouche aux Philippines lorsque nous parlons vulgairement, et parfois, en allemand, les mots ne passent pas les lèvres ou restent sous la langue. Ici nous pensons que quelque chose ne passe pas la bouche et reste en nous. En nous ? Justement, où commence l’intérieur et où commence l’extérieur ? Et qui a dit que ma liberté s’arrête là où commence celle des autres ?

La bouche en chinois, coréen et japonais indique la sortie et l’entrée, comme la bouche de métro en France. La bouche, bouche aussi, elle est ouverture et fermeture. Lacan dira d’ailleurs de la pulsion orale qu’elle est une bouche qui s’embrasse elle-même. Et en latin, nous parlons de l’oris, à l’orée, lieu d’entrée, lieu du bois par exemple.

En chinois, deux écritures existent pour parler de la bouche, l’une représente l’idée de la bouche, symbolique, elle est une « clé », l’équivalent d’une racine pour les caractères chinois ; l’autre indique la bouche en tant qu’organe. En allemand, c’est par la bouche que l’enfant passe et non l’utérus.

Nous parlons également de bouche-trou en français, celui qui vient prendre la place de l’absent, la roue de secours, la bouée en chinois, la cinquième roue du carrosse : le bouche-trou étant celui qui vient en suppléance, alors que celui qui tient la chandelle vient en supplément.

La bouche peut aussi être une cause, en japonais, elle est l’origine des dégâts.

Avec les dits autistes, il n’y a parfois pas de sortie de la voix en tant qu’objet d’échange, de commerce. D’ailleurs, nous les disons inaptes au travail, à la production de biens pour le marché. Nous avons dit qu’il s’agissait ici d’une oralité sans pulsion, d’une bouche comme simple organe ?

Alors, est-ce la pulsion qui amène la valeur d’échange ? Ou une pulsion peut-elle avoir une valeur d’usage véhiculaire ? Et peut-on réfléchir la notion de valeur d’usage et de singulier comme étant une trajectoire sans début ni fin, un processus, un geste à renouveler, un transfert ? Et non une singularité, un trait caractérisant une personne ?

Nous avons aussi dit que chaque organe chez les dits autistes était séparé. Cela me fait penser à la méthode dite, ABA, qui apprend aux enfants pas très rentables, le b.a.-ba de la lecture afin que leurs dires deviennent illusoirement lisibles aux yeux de tous. La voix rentre alors dans deux catégories : les voyelles et les consonnes, celles qui laissent passer le son en un seul souffle et celles qui l’arrête, ainsi que l’ortho-graphe qui va avec.

En parlant de valeur, en russe, nous disons « manger de l’argent avec la bouche et le cul » pour parler des avares, comme en français où nous disons « être avare de mots ».

Alors, qu’est-ce qui rentre et sort de la bouche ? La vérité quand il s’agit des enfants ? Ou bien le danger quand on se jette dans la gueule du loup ? Nous donnons aussi notre langue au chat, comme en russe l’on donne sa dent pour dire la vérité ou l’échanger contre de l’argent avec la souris verte.

Et si on ouvrait et vidait la bouche, est-ce qu’on trouverait de l’or ? Comme le mythe de la poule aux œufs d’or, peut-être que nous rencontrerions la mort mais pas le point G...

Sophie Lac

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Référence pour citer l'article : Sophie Lac, « Le point G n’existe pas », L'Airétiq [en ligne] (9 avril 2017), http://www.lairetiq.fr/Le-point-G-n-existe-pas (page consultée le 22 octobre 2017)