Les Abondances Altières Contributions autour des photographies-tableaux d’Ève Morcrette

, par Violette Villard

Fulgurance de la lumière, corps propulsés, genre performés, géométries glorieuses, temps puissants, mouvements toujours naissants, images immodérées.

Le travail de Morcrette à la fois inscrit une signifiante empreinte, sollicitant tout l’œil, inspirant une révérence d’ensemble. Quelle que soit la sensation induite, l’œil s’ouvre à l’amplitude, la part grandiose des scènes imaginées par la photographe. Mais s’il ne s’agissait que de cette captation par la dilatation des yeux, nous serions tenus en joug par cette impression, obligés à un œil épique.

La démarche de Morcrette déploie déjà sa singulière mythologie du côté de la fresque et de la renaissance des chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art.

De « renaissance » il est bien question tant l’artiste ravive et re/anime en les ensorcelant les quintessences et âmes des maîtres anciens, les transfusant puissamment dans son univers. Le style Morcrette est bien là dans cet âtre de la lumière argentique qui vient attiser les chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art, les hypnotiser — non point dans le sommeil d’un cadre formel apathique — mais bien plutôt les hypnotise par la vivacité d’une acuité germinative.

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Animaux-masques
© Ève Morcrette

Les formes-tableaux de Morcrette — pour reprendre ici l’expression de Jean-François Chevrier — inspirent cette énergie paradoxale d’une géométrie exaltée et d’un ascétisme voluptueux. Nous sommes à l’arête de la lumière en même temps qu’à l’ombilic des corps. Artaud et son théâtre n’est pas loin à condition qu’il soit férocité des foisonnements plutôt qu’acidité des organes, voisinage surtout avec la grande santé Nietzschéenne et son tragique dionysiaque.

Scènes toujours renouvelées et dupliquées d’une vie qui aurait pacté avec un démon de se ratifier telle quelle, à l’identique dans une approbation toujours réitérée de ses membres et gestes, de ses passions et pulsions.

Vigueur d’une avide adhésion, d’un oui protéiforme à l’élan des lignes, vigueur ovationnelle et presque votive de célébration des goûts et gemmes de la vie émergente, infiniment recommencée, tentée et commémorée dans ses élongations élusives et hiératiques distorsions.

On serait tenté de voir dans le déploiement et la germination profuse des photographies de Morcrette une « Venus physique comme force animatrice de la nature », la Vénus de Lucrèce. Georges Didi-Huberman dans sa Ninfa Fluida parle de Physique éthique. C’est aussi à ce poème infiniment réécrit que les photos picturales de l’artiste font héritage, soulevant l’œil, le rehaussant, accentuant sa vigueur.

Œil vigoureux, photographies qui peignent et dansent davantage qu’elles ne fixent ou arrêtent ; photographies qui prennent le risque d’une mise en ébriété des compositions, de métamorphoses constantes et transfigurations proposées au regard. Si l’œil est enjoint à saisir l’amplitude et l’abondance des scènes Morcrettienne ; il est aussi incliné vers la force des détails, « constellations de petits univers en formation » — drapés, reflets, mèches d’or, fragments de lumière, plumes d’oiseau, fleurs vivantes, masques animaux, poupons d’antan — tout se compose et s’agence en mouvements et libations fluides et complexes pour écrire la turbulence et l’alacrité des corps, le vent et la vitalité qui émanent de ces tableaux-photos.

Toute une dialectique dansée très Lucrétienne où Dieu s’il a disparu souffle à travers les peaux, les corps et les matières, où nul autre esprit divin que la belle nervure argentique qui innerve très physiquement l’air des images.

Car c’est cela aussi le style précis et précieux de Morcrette : savoir donner une allure, une sorte de pas à ses photographies-figures. Pas, léger et dense à la fois, pas qui sait se courber, s’incliner, prendre le défi de la chute. Jacques Mesnil — ami de Aby Warburg — parlait de style Botticellien en termes de « lignes ondoyantes » et de « sveltesse » des formes. Le style Morcrettien s’élance à pas animé, fécondant des morphologies bigarrées pour s’inachever en radeau ailé. Regarder les figures de Morcrette c’est se mettre en marche à pas charnu et volatile. Dans un mouvement inspiré par l’air luisant, le « vent spermatique », l’éther voluptueux dans un rythme transparent, une sorte d’aplomb, abondant et altier.

Les photographies de Morcrette peignent la sève et forment les écritures polymorphes d’un atlas ébourrifé, rigoureux et gigantesque, atlas-Mnemosyne en devenir, induisant nos mémoires à avoir de l’oubli pour se souvenir du pas prégnant , des « événements de turbulences figurales » et de la vague haute du style Morcrette.

Violette Villard

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Référence pour citer l'article : Violette Villard, « Les Abondances Altières  », L'Airétiq [en ligne] (3 juin 2016), http://www.lairetiq.fr/Les-Abondances-Altieres (page consultée le 24 octobre 2017)