Notes d’orientation concernant l’APPS

L’APPS, Ateliers Pratiques de Psychanalyse Sociale, est un mouvement psychanalytique né en juillet 2013. Ce mouvement psychanalytique qui fonde la psychanalyse sociale a comme concept clé celui de transfert social [1]. Cela définit la base de la psychanalyse sociale : le social, ce qui fait base autre et singulière dans le champ psychanalytique. Dans cette perspective la psychanalyse sociale n’est ni psychanalyse freudienne ni psychanalyse lacanienne. Ce social qui fait base est orienté par l’apport de Marx [2], mais cela ne fait pas pour autant de la psychanalyse sociale, une psychanalyse marxiste. Les apports de l’œuvre de Freud et surtout de Lacan ont bien sûr été importants dans la fabrique du concept de transfert social.

Je souhaite préciser cette base psychanalytique du social.

Cette base du social dans l’APPS correspond au primat du vivant et non au primat d’un concept abstrait.

Le transfert social est un fait social et historique concret, les manifestations de transfert sont objectivables dans le savoir humain. En cela, il peut être — et c’est l’un des enjeux de la psychanalyse sociale — un fait humain qui peut faire objet de travail commun à des psychanalystes venus de différents horizons. Il est souhaitable que des analystes orientés par Winnicott, Klein, Balint, Reich, Guattari, etc., puissent venir nous en dire sur le transfert social. C’est aussi dans ce commun travail que peut se dégager une orientation basée sur les significations différentielles [3]. Cela permet de donner une perspective autre dans la dynamique psychanalytique actuelle, s’écartant clairement de toute dimension de synthèse ou de juxtapositions ou de complémentarités. L’apport de Marx est ici décisif qui inaugure une conception nouvelle du rapport au savoir. Cette orientation du transfert social permettrait ainsi de sortir d’un des aspects préjudiciables clairement mis en évidence par Lacan : la tendance sectaire des courants psychanalytiques.

L’APPS se définit comme mouvement et non comme école, pensant que l’organisation en école n’est pas adapté à la psychanalyse [4]. Pour autant l’APPS est concernée par la formation à la psychanalyse et au passage vers « en être dit psychanalyste ». L’APPS est donc concernée dans la pratique et la théorie par la psychanalyse en intension et la psychanalyse en extension [5].

Les propositions de formation de L’APPS, séminaires, ateliers, cartels, formations diverses sont donc à organiser dans cette orientation. Cela suppose un travail de clarification autant que possible par rapport au terme d’inconscient. Il s’agit de mettre en évidence la logique de l’inconscient qui se manifeste dans le transfert social, le savoir insu qui concerne la jouissance. Cela peut correspondre à l’aphorisme : « l’inconscient c’est le social ». Le défaut d’attribution de cet aphorisme fait clairement trou et cela me semble bien correspondre à ce qui transparaît à la fin de l’enseignement de Lacan où l’inconscient devient flou et variable. Déjà dans le séminaire XI en 1964 il n’est pas clairement pris comme concept contrairement à transfert, répétition ou pulsion. Cependant prendre comme base psychanalytique le social n’a pas besoin d’une caution lacanienne. La base de l’inconscient freudien est l’inconscient des profondeurs, approche métaphysique s’il en est. Lacan s’en sépare mais reste jusqu’à la fin parasité par son rapport au savoir bâti sur Hegel et la transcendance. Il convient de partir d’une base autre et c’est ce qu’indique le social et le retour à Marx défini dès le départ dans le fondement de la psychanalyse sociale.

La psychanalyse sociale implique une perspective qui prend en compte les critiques positives de Georges Politzer concernant l’invention de Freud. Politzer en fait l’éloge en 1928 dans sa Critique des fondements de la psychologie et va introduire la psychanalyse en France en saluant la possibilité de bâtir ce qu’il appelle une psychologie concrète. Il critique le fondement de l’inconscient freudien pour autant. Par la suite, surtout à partir de 1933, il dénoncera fortement ce qui pour lui est devenu prédominance de l’abstraction, scolastique.

Tout ce qui vient d’être évoqué est donc au fondement de l’APPS en 2013 [6].

En 2013 toujours, une formule lumineuse de François Châtelet nous orientera [7] et prendra progressivement de l’ampleur notamment dans le travail en commun fait avec Ivan Chaumeille dans l’atelier tenu à la Bourse du travail en 2014-15. Cette formule est la suivante : « À considérer le destin historique de la psychanalyse, on mesure le destin prodigieux du dégât. Bâtie sur une métaphysique en ruine, sur une médecine positiviste et sur une esthétique traditionnelle, la doctrine freudienne a produit à la fois, une conception révolutionnaire des rapports sociaux, un renouvellement foncier du rapport théorie-pratique, une institution répressive articulée sur l’ordre psychiatrique et une technique de normalisation sociale. Freud n’a jamais eu à dénier comme Galilée ses inventions » [8].

Une conception révolutionnaire des rapports sociaux, un renouvellement foncier du rapport théorie-pratique sont des points qui méritent un croisement avec Marx et sont une façon nouvelle de saisir l’apport freudien. Cela se croise avec le concept de Wertübertragung que j’ai posé en 2015.
La phrase « une institution répressive articulée sur l’ordre psychiatrique et une technique de normalisation sociale » mérite d’être étudiée dans les détails des conditions historiques actuelles. Elle rejoint la critique de Politzer.

Bien sûr les pratiques psychanalytiques mettent en avant la singularité des problématiques, l’inscrivant pour beaucoup dans les champs du désir et de la jouissance. Les pratiques des psychanalystes aujourd’hui peuvent être des bouffées de vie pour l’humain et l’inscription du travail psychanalytique dans les institutions psychiatriques peut être salvatrice face à une psychiatrie de plus en plus confinée à la prescription médicamenteuse et à la pratique comportementale.

Il n’empêche que les directions des courants dominants des écoles sont conservatrices et réactionnaires, souvent effrayantes de dogmatismes, de préjugés, de ségrégations, ancrées dans les idéologies du Père Idéal, du Père Mort ainsi que le notait Lacan dès 1967 [9]. Cela peut produire des logiques meurtrières envers certains humains qui portent des questions qui mettent en question l’ordre patriarcal des institutions psychanalytiques, l’exemple de la question transgenre est exemplaire à ce sujet. La mystification psychanalytique d’une entité « Psychose », héritée d’un ordre moral du XIXe siècle ! est un autre exemple édifiant.

Plutôt que de s’enkyster dans une position victimaire de « La Psychanalyse », il convient de partir d’une base autre et là encore la psychanalyse sociale peut ouvrir la clinique à la vie et sortir de la logique sectaire et ainsi répondre aux besoins humains d’aujourd’hui.

Les courants dominants, Lacan lui même, ont transformés la vie humaine en concepts, c’est-à-dire la plaçant dans un enfermement carcéral de la pensée. Les apports sont bien sûr variés dans les expériences singulières, et parfois subversifs. Cependant la dominante est marquée par la philosophie morte et dangereuse, et ne permet guère de saisir les coordonnées du fait social qu’il y a pour un humain différentes façons de mourir dans la vie. De façon écrasante les directions des écoles dominantes carburent à la transcendance pour reprendre une expression de François Châtelet, c’est-à-dire qu’elles sont soumises à « un principe posé à la fois comme source de toute explication et comme réalité supérieure » [10]. Et cela a des effets féroces.

Lacan est formidablement intéressant lorsqu’il brise un ordre psychanalytique antérieurement établi, y compris par lui. Mais restant dans une gangue hégélienne propriétaire du signifiant et de la lettre, enfermé dans une logique totalisante, n’invalidant pas ses conceptions antérieures dans sa construction théorique, ne reconnaissant pas ses erreurs et n’évoquant jamais sa clinique personnelle, il ouvre non pas à son dépassement, mais à la confusion et donc à l’effort de partir d’une base autre que la sienne, en se servant de ses apports subversifs toutefois.

Toute cette analyse concernant l’APPS n’a pas vocation doctrinaire mais porte le souhait de travailler dans les significations différentielles, dans le pluriel, sur la base du social et de la psychanalyse sociale.

Hervé Hubert, le 21 janvier 2017
Président de l’APPS

Notes

[1Cela est inscrit dans les statuts de l’association.

[2Voir l’article publié au fondement de l’APPS sur le site de l’association : « La fabrique de l’APPS »

[3Pour ce repère de « signification différentielle » voir l’apport de François Châtelet et Ivan Chaumeille, ainsi que le séminaire « Ce que l’œuvre de François Châtelet apporte à la psychanalyse et au marxisme », Ivan Chaumeille, Hervé Hubert : la Bourse du travail à Paris, 2014-2015.

[4Le psychanalyste Pierre Bruno et son association psychanalytique — APJL, Association psychanalytique Jacques Lacan — défend également ce point de vue.

[5Voir la proposition du 9 octobre 1967 faite par Lacan, première version.

[6Voir les séminaires successifs : Sur l’apport de Marx, de Politzer, d’Althusser à la psychanalyse.

[7Voir le DVD Psychanalyse et Révolution édité en mars 2014 à partir d’un tournage réalisé en avril 2013.

[8François Châtelet, Histoire de la philosophie, tome VIII, Hachette, 1973, p. 338.

[9Voir mes derniers articles parus dans L’Airétiq depuis septembre 2016.

[10François Châtelet, Les Années de démolition, Paris, éd. Hallier, 1975, p. 263.